DE L'INTERPRÉTATION DE L’ « APOCALYPSE
Ecorce, au éemeurant, bien faite pour surprendre l'investigateur. Certes la fin du N.T. a droit, même au point de vue littéraire, aux hommages de l’auteur du Cours, et il ne se dérobe pas à l'obligation d’en proclamer l «excellence ». Mais cette admiration, on le sent, est de commande. « Nous n'entrerons pas », dit-il, «dans le détail des beaux endroits ; il faudrait tout citer ». Tout vraiment ? On a peine à le croire, tant ces visions d’un forcené sont antipathiques à l'esprit classique. M. Garnier n’est pas de la taille d’un Hugo. « Ces images sont gigantesques pour nous », « nous avons l'imagination moins forte que les Orientaux », de telles observations sont un aveu. Enregistrons-les, et pour respecter sa candeur, ne demandons même pas au Sulpicien comment le génie d'un peuple peut colorer à ce point le Verbe de Dieu.
Il à d’ailleurs mieux à faire qu'à. nous répondre. Si elle élude certaines difficultés, l'interprétation métaphorique risquerait d'en susciter d'autres, pour peu qu'on se laissât aller, avec des «auteurs de grand poids », à la pousser trop loin. II ne faut pas voir dans l'Apocalypse qu'un «traité de morale mystique », une « magnifique tropologie », où l'emblème des deux cités représenterait «la guerre des bons et des méchants ». La «beauté » de cette idée, sa «facilité » peuvent séduire, mais elle méconnaît l'essentiel : autant et plus qu’un symbole, le livre de Saint Jean est une prophétie. S A
De là, sa principale obsecurité. Ces choses futures, annoncées dès la fin du premier siècle, dans quelle mesure et sous quelle forme se sontelles réalisées ? M. Garnier ne se flatte pas de le découvrir. Il va donc consulter les Commentaires, afin d’embrasser celui «qui offre le plus d'avantages el le moins d’inconvénients ». Méthode éclectique, et dont l'emploi appelle deux remarques.
L'une, c’est que le Sulpicien ne se rend pas moins libre à l'endroit de la tradition patristique qu'à l'égard du sens littéral. Sans doute, le meilleur système demeure, en théorie, celui des anciens Pères ; ils ont dû profiter des lumières de «la primitive Eglise sur la vraie signification de l’Apocalypse ». Cependant, dès que leur avis souffre un inconvénient sérieux, l’auteur du Cours trouve des raisons pour dire que «l'argument, de tradition n'est pas irréfragable », Il ne l’est pas, en particulier, s’il va contre ce principe, que la plupart des prédictions Johanniques se sont déjà accomplies. Par là nous sommes assurés que «tout le reste », où hien s’est produit sans que nous l’ayons reconnu, ou bien se produira «en son temps ». Et comme l'avenir ne contredit personne, l’apologiste, qui ne sommeille jamais en M. Garnier, peut prétendre à « prouver l'inspiration » de l’'Apocalypse par les vérifications de l'histoire.
On sait maintenant pourquoi il n’adhère pas à l'opinion des anciens Pères, des anciens interprètes et de quelques modernes. D’après eux, les prophéties ne s’accompliront qu’en bloc, à la fin des temps (6). Ainsi elles
L2 (6) Dans cette conception, où tout n'est pas à rejeter, la Bête et son faux prophète (chap. XIII) figurent l’Antechrist. Les deux témoins du ch. XI, v. 3, sont Hénoch et Elie. Les chapitres X, v. 6-7, et XI, 15 sq. s'appliquent au jugement
dernier, etc.
526 LA SPÉCIALISATION HÉBRAÏQUE peuvent être prises à la lettre. Mais cette possibilité ne serait point un avantage, puisque l'écrit en question est un symbole ; et elle n'existe même pas, car ces «événements prodigieux » sont également invraisemblables, qu'ils doivent avoir lieu au dernier jour où demain.
Il faut trouver mieux. Et le premier mouvement est de s'adresser au plus génial parmi les Commentateurs de l’'Apocalypse, à Bossuet (7). Son ouvrage sur le livre de Patmos n’est pas un essai de jeunesse, et il n'y a pas attaché peu d'importance. A partir de 1689, date de sa rédaction, il l'a opposé avec confiance aux protestants, il l'a soutenu persévéramment contre les critiques, jusqu'à composer sa défense quatre ans avant sa mort. Arnauld en à reconnu la valeur, Arnauld que le Sulpicien, pour la circonstance, déclare bien compétent. Dom Calmet, qui a lu tous les écrits relatifs à l’Apocalypse, estime que «la route la plus sûre de son explication a été tracée par Bossuet ». Aussi admet-il son système avec quelques retouches.
Qu'un si «célèbre » Commentaire soit cité plus d’une fois dans le Cours de Saint-Sulpice, qui songerait à s'en étonner ? Voici le panorama que la Préface découvre (8). Voici une importante remarque : « Dieu, dit Bossuet, qui introduisit ses prophètes dans le temps futur. les place au moment qui lui plaît ». Voici un passage sur l'identité profonde des deux Eglises, et une joute où le grand évêque, « avec sa logique ordinaire, pulvérise » ses adversaires protestants.
Des qualités moins brillantes recommandent un autre système, que Rondet a perfectionné dans la Bible de Vence, mais dont le premier auteur est un curé de Saint-Sulpice, cité par Voltaire à l'article Apocalypse du Dictionnaire Philosophique, Joachim Trotti de la Chétardie.
Ces deux interprètes aboutissent à des conclusions différentes, tout en s'inspirant de préoccupations semblables. Selon Bossuet, l'objet principal de l’Apocalypse est très restreint dans le temps; il s'y agit dés persécutions qui précédèrent la destruction du paganisme sous Constantin, et de cette destruction même. La Chétardie, lui, s’autorise d’Augustin, de Jérôme et du «grave» Tertullien, pour étendre au contraire le champ des prédictions johanniques : à son avis, elles embrassent tout ce qui doit arriver de plus remarquable dans l'Eglise entre l’Ascension de Jésus et son retour sur la terre pour le jugement des vivants et des morts. Bossuet et La Chétardie ont ceci de commun qu'ils visent à indiquer pour chaque symbole le fait correspondant. Cette tendance est particulièrement nette chez l'évêque de Meaux, qui s'installe au IV* siècle et en fouille tous les recoins. Il finit par affirmer que les deux témoins sont les martyrs en général, dont l’un pour l'ordre du clergé et l’autre pour celui du peuple. La Bête et son faux prophète
(7) M. Garnier saisit l'occasion d'exalter à nouveau cet esprét « sublime » : « IT avait toutes les qualités nécessaires pour interpréter l'Apocalypse. Une connaissance approfondie de la religion, des Ecritures, de l'histoire sacrée et profane une grande pénétration d'esprit, des vues étendues, un jugement exquis. ». É
(8) Cf. Glaire, loc, cit., auquel M. Garnier renvoie.