‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 253 sur 369 · L' « APOCALYPSE » ET LES TEMPS MODERNES · texte numérisé non relu

L' « APOCALYPSE » ET LES TEMPS MODERNES

sont sept rois; cinq sont tombés, un existe, l’autre n'est pas encore venu Et la bête qui était, et qui n’est plus, est elle-même un huitième roi » (11). Cette énigme, « inconcevable » en apparence, n'a découragé ni La Chétardie, ni Bossuet. Celui-là nomme ainsi les sept rois : Néron, Domitien, Sévère, Dèce, Valérien, Dioclétien, Julien. Pour celui-ci les cinq tombés sont Dioclétien, Maximien-Hercule, Galère, Sévère, Maxence; le sixième serait Maximin, le septième Licinius. Mais le huitième ? Peut-être Maximien-Hercule qui, après avoir quitté la pourpre, la reprit pour peu de temps. Plus probablement, la Bête elle-même, qui continue à persécuter le christianisme après avoir perdu ses sept empereurs.

Sauf la préférence qu'il donnerait à cette dernière explication, l'avis personnel de M. Garnier ne se laisse point deviner. Il demeure presque aussi discret dans l'examen d’une dernière question. Ne sommes-nous pas témoins nous-mêmes d'événements prédits par Saint Jean ? Oh certes ! la mentalité de l'An mille n’est plus courante de nos jours. Cependant de si violentes secousses avaient - ébranlé l'Europe à la fin du XVIII: et au début du XIX° siècle, que plus d'ün théologien s'était eru en présence de prodromes significatifs. Sans le désigner très exactement, il semble bien que M. Garnier ait fait allusion à un-ouvrage de Wendel- Wurtz, Les Précurseurs de l’Antechrist etc, paru en 1816. En 1844, la contre-attaque des partisans de l'Université pouvait, à la rigueur, autoriser M. Mollevault à se demander, s’il n’était pas au seuil du sixième âge, de l’avant-dernier |!

Ici encore, toutefois, Saint-Sulpice se montre digne de son renom de sagesse. Plutôt que de rien proposer en son nom personnel, il eritique ce qu'on a écrit à ce sujet. Tel auteur n’a pas su retrouver, dans les symboles apocalyptiques, des faits pourtant trop considérables pour n’y pas être annoncés, à savoir « la Révolution française, les persécutions de Bonaparte, la chute de ce grand persécuteur ». Tel autre n'avait pas l'air de se douter que « le règne de la philosophie » était déjà venu au XVIII siècle; il comptait donc indûment sur cette calamité pour remplir « l’âge qui n’est pas encore arrivé » etc.

S'occuper plus longtemps de ces spéculations, M. Garnier n’y consent pas. Une tâche plus utile le réclame: dissiper les objections qui n’ont pas plus épargné l’Apocalypse que les Epiîtres.

C'est ainsi que Saint Jean s'est vu reprocher d’avoir accordé aux anges une place trop élevée, et d'avoir attenté à l’'éminence de J.-C. Ne souhaïte-t-il pas grâce et paix aux Eglises de la part des anges comme . de la part de Dieu ? et ne range-t-il pas ces esprits célestes immédiatement après le Père et avant le Fils ? «Comment est-ce possible ? » Il ne paraît pas respecter davantage la sainteté d'un évêque, puisqu'il accuse le chef de la communauté d'Ephèse d'avoir abandonné sa charité première : « Or Saint Timothée ne méritait pas sans doute un pareil

(11) Apoc., XVII, 8 sq.

[blâme], lui que Saint Paul avait comblé de tant d'éloges ». — Troisièmement, l'apôtre méconnaît le mérite de l'Eglise romaine : il salue la chute de Rome en la traitant de « prostituée », alors qu'elle était « chrétienne et présidée par le Souverain Pontife ».

L'Ecriture et l'histoire ne s'accommodent pas mieux de ses dires. 11 déclare, par exemple, que Satan sera lié, mais seulement après da destruction de Rome et du paganisme; or «il l’a été dès la mort de J.-C. qui, Saint Paul l’atteste, l'a mené attaché à sa croix ». En outre, sil faut entendre que ce ligotage l'a mis hors d'état de séduire les nations, l'événement prouve le contraire : c'est Satan qui, en suscitant "Mahomet, a détruit l'Eglise d'Orient, moitié de l'Eglise catholique, etc... Enfin les mille ans prévus s'étant largement écoulés, nous devrions avoir assisté à la destruction des armées de Gog et de Magog, brûülées par le feu du ciel: «

Ces contradictions sont graves, et il y en a d’autres, quant aux circonstances de la ruine de Rome et à son destin subséquent. La description johannique de la nouvelle Jérusalem soulève également, des diffieultés : elle ne convient ni à l'Eglise militante, qui n’a pas tous les privilèges énumérés dans l'Apocalypse, ni à l'Eglise triomphante, qui ne descend point parmi les hommes pour y faire sa résidence, etc...

Voilà les attaques auxquelles l'orthodoxie est exposée. Elle va y parer avec les mêmes armes, par la même escrime que l'on connaît. Dénombrons ses ripostes : ;

— Distinctions spécieuses. Selon M. Garnier, Saint Jean nomme les. anges non comme auteurs de la grâce, mais comme intercesseurs. Il con— sidère J.-C. non comme Dieu, maïs comme homme. Le triomphe du Christ dont il veut parler est son « règne extérieur », et non pas le « règne: purement intérieur » auquel songeait Saint Paul.

— Passages atténués ou interprétés métaphoriquement. « Satan sera lié » signifie qu'il ne dominera plus le monde comme avant la conversion de Constantin. Le chiffre de mille ans « ne doit pas se prendre arithmétiquement ; il désigne seulement la totalité des années jusqu'à ce que Satan soit déchaîné ». La nouvelle Jérusalem n'est qu'un système: emblématique fait pour donner une idée de la beauté du Ciel.

— Observations morales: «Les plus grands saints ne sont. pas exempts de légers déchets ». — Arguments à priori: Saint Jean n’a pas dit qu’il n’y aurait plus d’'hérésies, puisqu'on lit chez Saint Paul la fameuse formule : « Oportet haereses esse ».

S'il tient à mettre d'accord les écrivains sacrés, l’auteur du Cours : est moins soucieux de sa propre logique. Comment les pouvoirs de: Salan sont-ils diminués, alors qu’une apostasie générale précédera ja fin des temps ? Comment peut-on s'écrier, parmi les persécutions modernes : « Le nom sacré de J.-C. n'est-il pas partout respecté ? » ? L'apologiste n'en à cure : il n'a laissé aucune objection sans réplique, et cela lui suffit. :

Cela ne nous suffit pas, même en y ajoutant quelques indications. meilleures, d'ordre littéraire ou historique. La place faite à J.-C. au

RENAN ET LES ORIGINES CHRÉTIENNES Do

début de l'Apocalypse, M. Garnier l'explique comme M. Le Hir à justifié le plan de la Genèse (12). Plus ingénieuse est sa remarque sur la « descente » de la Jérusalem nouvelle, décrite selon l'aspect sous lequel s’offre la vision ; on dit ainsi : « Le ciel s'ouvre ». Certains traits, dans la Rédaction de Renan, évoquent l'âge des invasions. La relation de Symmaque sur l'autel de la Victoire y marque « l'esprit du gouvernement » qui présidait à Rome presque païenne encore. L'exode des chrétiens forme un autre tableau, avec Bethléem au fond; on voit partir pour ce bourg sacré Paule et Eustochie… Voici, d'après Paul Orose, quels maux les Romains avaient infligés aux Barbares : ceux-ci ont donc pu, en « leur rendant la pareille », se faire « les ministres de la vengeance divine » (13) : n'ont-ils pas saccagé quatre fois la Ville Eternelle ? « Genséric abandonna Rome pendant quatorze jours à la brutalité et à l'avarice de ses soldats ». A lire cette phrase, on se croirait transporté de quelques années en arrière, à l’époque où l'élève de Saint- Nicolas préparait pour, M. Richard des Discours en style de Bossuet.

Pourtant ce n’est pas vers le passé que le biographe de Renan a maintenant intérêt à regarder. Qu'il se tourne plutôt vers l'avenir, pour rechercher si le sixième Cahier d'Ecriture Sainte n'a pas laissé, comme les précédents, sa trace dans l'Histoire des-Origines-

La dictée de M. Mollevaull à dû convaincre le séminariste de cette vérité, que ia grande affaire dans l'Apocalypse, c'est la destruction de la Bête. Pour le reste, notre hébraïsant n’a pas perdu une minute à chercher la solution de ces énigmes, ce qui, de la part d’un esprit aussi curieux et subtil, témoigne d'une réserve méritoire et significative. S'il n'a pas reconnu dès lors toute la faiblesse des leçons magistrales, il n’a pu se faire la même illusion à l'époque où il préparait l'Antechrist,

Il y a pourtant, dans ce livre, bien des choses qui paraissent venir en assez droite ligne du Cours de Saint-Sulpice. Elles ont trait principalement à l'authenticité de l'Apocalypse, à la personne de Jean, enfin à certains hérétiques.

Sur la première question, le tome IV des Origines produit à peu près les mêmes autorités que la Rédaction de 1844, et dans le même ordre. Voici en effet, selon M. Garnier, la liste des témoins favorables Justin (Dialogue contre Tryphon), Irénée; Méliton, Théophile d'Antioche et Apollonius d'après Eusèbe ; Clément d'Alexandrie et Tertullien, Hippolyte, Origène, Victorin. La thèse contraire a été défendue par Caïus et Denys d'Alexandrie, qui paraissent « avoir élevé les premiers nuages », en attribuant l'Apocalypse celui-là à Cérinthe, celui-ci à un

(12) Saint Jean met J.-C. en second lieu « parce qu'il à à en parler davantage et qu'il veut d'abord se débarrasser des anges ».

(13) Voir Apoc., XVIII, 6. Selon les protestants, c'est aux saints que l'apôtre remet le soin de punir Rome. — Cf. Apoc., I, 4; II, 4; XX (cf. Col. IL, 15) ; XXI- XXII ; Z Cor., XI, 19.

Jean différent de l'apôtre. Eusèbe de Césarée lui-même inelinait « à ne pas croire cet écrit de Saint Jean », et il l'a mis «au nombre des livres: douteux ». Aussi bien est-il absent de la version syriaque, et ne fait-il l'objet d'aucune mention « dans les poésies de Saint Grégoire de

Nazianze ». ‘

Ces indications sont à rapprocher des pages correspondantes de l'Antechrist, qui cite également le Catalogue des hommes illustres et la Lettre à Dardanius de Saint Jérôme, déjà signalés par M. Garnier. On en dirait autant de l’allusion à la controverse de Saint Epiphane contre les Aloges, et du recours aux interprétations de Saint Justin où de Victorin de Pettau, alléguées dans le Cours de Saint-Sulpice comme signes d'une tradition (14).

Renan suit plus fidèlement encore son Cahier du séminaire pour l'examen des indices intrinsèques. Qu'on veuille bien comparer l'Introduction du livre de 1873 (pp. XXXII-XXXIII) avec ce passage : « L'auteur de l'Apocalypse appelle le fils de Dieu Verbe, Vérité, etc. Or ces expressions, surtout la première, sont propres à Saint Jean en son Evangile et en sa première Epitre… On y retrouve également « l’'Agneau », «le Véritable (verus) ». Il cite le passage de Zacharie, que les Juifs verront celui qu'ils ont percé, lequel se retrouve dans son Evangile vers la fin ».

Ces considérations ne sont pas les seules que M. Garnier ait fait valoir: À son avis, pour identifier encore plus sûrement l'auteur de l'Apocalypse, il suffit de relever les caractères que cet auteur se confère à lui-même, et de démontrer qu'ils conviennent à l'apôtre Jean, et à lui seul. Or quel autre que celui-ci pourrait prétendre au rôle de directeur des Eglises d'Asie ? Les anciens Pères sont catégoriques sur ce point. Ni Jean-Marc ne saurait entrer en ligne de compte, ni ce « prêtre Jean », « pieux personnage, évêque d'Ephèse », à qui Saint Denys attribue le dernier livre du N. T.

A ce système on n'oserait dire que Renan ait élé très infidèle. Ce raisonnement final, par exemple, ne l'a-t-il pas quelque peu repris pour rapporter, lui aussi, l'Apocalypse au disciple préféré ? N’a-t-il pas exclu l'hypothèse Jean-Mare ? N'a-t-il pas longuement traité celle du Presbyteros ? Ne s'est-il pas, enfin, laissé influencer par un tour d'esprit, par certaines images que l'enseignement catholique favorise et développe ? Ici comme ailleurs, on l'aura déjà remarqué, M. Garnier s'est représenté les communautés du premier siècle sous des couleurs toutes modernes : « Les sept Eglises d'Asie avaient leurs Evêques particuliers [appelés anges dans l’'Apocalypse] Sous la conduite de Saint Jean, qui en était comme l’'Archevêque, le patriarche ou le primat ». Cette idée de l’apôtr x cheveux ûS 5 tai d'Ephèse, Renan n’a Re a. Sn Re HOUR ee

P J A | Ong out à fait. Il n'a pas davantage rompu la chaîne reçue des mains de M. Mollevault..

(14) Cf. Antech., pp. XXXIV-XXXVI et notes, 459 et n. 4; Les HSE A1S n°2

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