ORIGINE ET ESPRIT DE L’' « APOCALYPSE
« Saint Irénée, disciple de Saint Polycarpe, lequel avait été disciple de Saint Jean. » : on voit dans les Origines le jeune Irénée près du banc de Polycarpe et recueillant ses souvenirs. Faut-il ajouter que la question du « faux », de l’« œuvre apocryphe », y est posée et discutée avec une préoccupation d'autant moins justifiée que l’auteur de l'Apocalypse ne se donne même pas, dans la suscription, pour un disciple de J.-C. ? Si indélébiles sont certaines traces de jeunesse, si impérieux certains souvenirs !
Est-ce à dire, cependant, que ceux-ci se soient enregistrés tels quels dans l’œuvre du grand historien ? Non certes. De ces thèses simplistes, il a su corriger:et la forme et le fond. Il ne présente point les -indices contraires à l'authenticité sous la rubrique « objections ». Cette authenticité même, il ne la tient pas, comme le Sulpicien, pour « incontestable »; il l’affirme moins qu'il ne penche à l’admettre, et il ne l'admet finalement qu’en un sens très atténué. Soutient-il contre Scholten que l’'Apocalypse ne peut être due à un faussaire, il recourt à des arguments plus décisifs que d'exalter, avec M. Garnier, la valeur édifiante de ce livre. Enfin il se refuse à mettre sur le même pied les témoignages anciens et récents. Les « respectables » opinions d'Augustin, de Jérôme, du Pape Innocent, etc., ne pèsent guère daïs sa balance. L'Eglise du V*° siècle, lui a-t-on dit, « était plus à même que nous d'en juger » : c’est à voir ! En attendant, il n’en croit rien, non plus qu’il ne donne raison, à priori, au plus grand nombre ou à la plus haute dignité, ou aux Eglises contre les simples particuliers (15).
Parmi ceux-ci figurent, dans l'idée des orthodoxes, les Cérinthiens et les Millénaristes. Les uns croient que « Dieu n’est pas créateur »; ils « séparent deux personnes en J.-C., savoir Jésus et le Christ »: « ils soutiennent que Jésus est fils de Joseph et de Marie, et nient qu'il ait réellement souffert ». Quant aux seconds, ils prétendent qu' «à la fin des temps, J.-C. et ses saints, qui ressusciteront alors, viendront régner sur la terre pendant mille ans, dans Jérusalem magnifiquement rebâtie ». Ces deux erreurs ne sont pas sans rapport : celle-ci, la plus ancienne, a séduit aussi l’auteur de celle-là.
Si M. Garnier s’en occupe, c'est que le livre johannique, selon certaiïns, en est contaminé. Comment le laver de cette imputation ? Une simple négation y suffira, s’il s'agit de répondre à Caïus que « rien n’est plus contraire aux Cérinthiens que la doctrine de l’Apocalypse ». A ceux que le millénarisme tenterait, on rappellera la profession de foi contenue dans le Symbole, à savoir que « J.-C. viendra seulement pour juger les vivants et les morts». Ainsi l’'apôtre n’a pu penser autrement, — Mais le chapitre XX de l’Apocalypse ? — S'il vous paraît favorable à cette hérésie, c'est que vous donnez un « faux sens » au texte ; le millénaire n’est sans doute qu'une ère de tranquillité pour l'Eglise. — Maïs les Pè-
(15) Antech., pp. XXVII-XXVIII; XXIII-XXIV ; Egl. chrét., 438 sq. ; notre Pensée religieuse, 185, 191.
res ? — Il y en à eu pour résister sagement à « l'autorité de Papias » (16), Les autres ne doivent pas être suivis, quoi qu'on puisse lire encore à ce sujet dans les écrivains modernes, chez un P. Lacouza, dont Bossuet a combattu l'ouvrage, chez Jurieu et les Jansénistes, qui ont, « en ces derniers temps », admis « un avènement intermédiaire de N.-S. ».
On s’est un peu ‘étendu sur ces explications, bien que Renan ait fait l'accueil que l'on devine à leur prétention apologétique. Mais justement. il est instructif de voir avec quelle netteté il a renversé la thèse sulpicienne. S'il a peut-être utilisé certains énoncés doctrinaux de son Cours (17), s'il a rappelé d'après lui que Île millénarisme « à reparu sans cesse aux diverses époques de l'histoire de l'Eglise », il s’est bien gardé d’accabler sous sa réprobation ces esprits chimériques. Loin d'avoir, comme le prétendait M. Garnier, abusé de l’Apocalypse, ils l'ont « prise dans le sens où l'avait entendu son auteur » ; là fut « leur tort aux yeux de l'Eglise » (18).
Cette ironique constatation ne vaut pas seulement pour ce livre. Aussi termine-t-elle assez bien notre revue des Cours du Séminaire Saint-Sulpice pendant l'année scolaire 1843-1844. Il reste, avant de partir avec Renan pour sa Brelagne, à retracer son histoire personnelle, de la mi-avril à la fin juillet.
(16) L'un d'eux est Saint Ephrem, « principal docteur de l'Eglise de Syrie », qui a cité l'Apocalypse « comme inspirée ». Ce personnage, ainsi recommandé à son attention, fera l’objet, en 1845, d'une curieuse étude de Renan.
(17) Cf. sur les idées de Cérinthe Les Evangiles, 418-419. (18) Antech., 468 et n. 2; Egl. chrét., 132 sq.