‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 256 sur 369 · NOUVELLE LETTRE D'HENRIETTE · texte numérisé non relu

NOUVELLE LETTRE D'HENRIETTE

exigeaient plus que des effusions. La grande sœur le sentait parfaitement. Et bien qu'elle ait terminé sa lettre dans la nuit précédant le départ des Zamoyski pour leur château d'été, les embarras des préparatifs n'ont point rendu ses propos aussi décousus qu'elle veut bien le dire. Tous les points importants y sont (touchés, dont l’un était spécialement délicat.

Il fallait dire un mot de la tonsure : quel mot ? Condamner l'irréparable, c'était inutile et maladroit. Henriette parut done s'abstenir de juger, mais son ton apitoyé était aussi expressif que des paroles de regret : « Je n'ai pas à y revenir, mon pauvre ami. ». Le passé est le passé. L'avenir, du moins, est encore libre ; comment le diriger ?

Saint-Nicolas ? Se faire maître d'études, enseigner les éléments du latin ? L'institutrice connaît trop les inconvénients du métier pour applaudir à ce projet; il n’est pas permis de gâcher ainsi un temps. qui peut être si fécond. Aussi abonde-t-elle dans le sens d'Ernest : cette place, assure-t-elle, n'est acceptable qu'à une condition, c’est qu'elle soit arrangée de façon à laisser à son titulaire « la [facilité] de continuer de hautes études ». -

Cet avantage, son frère l'aurait, dit-il, s’il s'agrégeait à une Société: Fatale perspective ! Il a eu beau prendre ses précautions, donner des renseignements détaillés sur Saint-Sulpice, Henriette est dans les transes. Tout institut religieux, à ses yeux, ressemble plus ou moins à la Compagnie de Jésus. Or son aversion à ‘l'égard de cet ordre, ou du moins sa défiance, sont incontestables (6). Quelle qu'ait été la source de cet état d'esprit, les événements d'alors étaient bien faits pour le renforcer. Les Jésuites troublaient, non seulement la France, mais l'Allemagne et la Suisse. Et le Journal des Débats, qu'Henriette devait lire (7), était sévère à leurs intrigues. Aussi comprend-on qu'elle sup plie son frère de nd pas « prendre part à ces querelles ».

Or c’est ce qui risquerait d'arriver, s’il « s’engageait dans une association ». Quelle misère ! et pour la conjurer, quelle prière au « pauvre ami » ! Ne sait-il pas, oublie-t-il qu'une pareille décision équivaut à « abdiquer tout jugement personnel » ! Il veut « penser » et « sentir » ? Mais une Société l’enlèverait « el à sa propre raison, et à ceux, qui l’aiment ». Bien plus, il serait obligé « de faire pour un corps ce qu'il n'eût jamais entrepris comme homme privé ». Cette moralité même, à laquelle il paraît si attaché, que deviendrait-elle finalement ? « Dis-moi souvent. que tu veux toujours conserver {on esprit de droiture et de vérité, que nul n'y saurait porter atteinte. ». Et ces avertissements, ces adjurations s'accompagnent d'un pathétique appel : « Mon Ernest, [calme] les sollicitudes de mon triste cœur », ou, pour finir, de cette phrase solennelle : « Le dernier malheur &e ma vie serait de te voir entraîné dans des voies qui ne sont point celles:

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