‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 258 sur 369 · LES ORDRES MINEURS · texte numérisé non relu

LES ORDRES MINEURS

ou par ses présages ? Flatta-t-elle son penchant aux études profanes ? Elle ne réussit point en tout cas à entraver l'événement qui se précipitait.

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Encouragé par son succès de ‘décembre, l’ « homme d'un mérite assez distingué », M. Baudier, {travaillait à le couronner. Ses « décisions précises et répétées » disposèrent Renan à recevoir ses premiers ordres, ce que l’on appelle les « ordres mineurs ». Simple annexe de la tonsure, expliquait le Sulpicien, qui connaissait son pénitent. Celui-ci prit acte de cette assurance: en acceptant, il n’ajoutait « aucune obligation à l'état qui le précédait », et qui « n’en entraînaïit lui-même aucune ». Il se détermina donc à obéir, sans connaître «les soucis et les longues alternatives de doute » dont il avait tant souffert quelques mois auparavant. Cette fois, s’il hésita, ce ne fut pas beaucoup (10), et sa mère dut être avertie assez tôt, par une lettre qui ne nous est pas parvenue, qu'il participerait à l'ordination du 1° juin. ;

A cette époque avait lieu un examen général sur les matières scolaires. Mais la retraite de quelques jours qui accompagnait la cérémonie fut plutôt un temps de repos. Le jeune homme eut tout le loisir de consulter, s’il s’en avisa, son manuel de Théologie, afin d'apprendre à quels grades il allait être élevé. Il deviendrait d’un seul coup (les «interstices » entre ces quatre ordres n'étant pas observés) portier, lecteur, exorciste et acolythe. Portier, pour ouvrir et fermer les portes, sonner les cloches, faire la police et assurer la propreté de l'Eglise. Acolythe (et cette dignité est la plus haute), pour allumer et porter les cierges, manier l’encensoir, préparer et offrir le vin et l’eau. Exorciste, pour chasser les démons des énergumènes par l'imposition des mains : pouvoir parfaitement légal, ainsi que l’ont attesté Tertullien, Cyprien et deux Conciles, et qui ne doit pas manquer son effet ; s’il en est autrement, c’est faute d’une foi suffisante chez le clere ou le patient (11).

Düûment renseigné sur ces fonctions d’ailleurs théoriques, Renan s’est présenté à son rang le samedi des Quatre-Temps, dans l'Eglise de Saint- Sulpice, avec deux cent vingt-deux autres ordinands (12). Présidée par M. Affre, la cérémonie dura de sept heures du matin jusqu’à midi et demie.

La collation des ordres mineurs à vingt-six jeunes gens, dont huit pour le diocèse de Paris, n'eut pas la solennité de la tonsure. Pourtant, ici encore, les rites ne sont pas dénués d’un assez beau symbolisme : ainsi le portier est invité à bannir de son temple intérieur toute influence maiéfique, claudat diabolo et aperiat Deo. Après l’admonition, a lieu la

(10) A-t-il hésité ? Ce ne serait pas impossible d'après cette phrase de sa lettre à Mme Renan (5 juin) : « Aïnsi le pas est fait, à n'y a pas à reculer » (L. du Sém., 240).

(11) Bailly, Theol., V, 388-390.

(12) Ami, 4 juin 1844. Renan donne à sa mère un chiffre rond : deux cent einquante (L. du Sém., 242).

tradition des insignes propres à chaque ordre : clefs, lectionnaire, pon- {ifical ou missel (13), chandelier et burette. Le tout suivi de diverses prières.

Ces détails, qui eussent pu intéresser sa mère, Ernest n'en parle point, ni dans son billet du 3 juin, ni dans sa lettre du 5 (14). Il y retrace plutôt ses propres sentiments. Cette fois encore, la pensée de Mme Renan a présidé à la résolution et à l'acte. Pendant l'ordination, Ernest eut maints retours d'esprit vers celle qui songeait à lui ce même matin. Il envia plus d'une fois «ceux qui s'approchaient de l'autel sous les yeux de leurs parents et comme offerts par eux au Dieu auquel ils se consacraient ». A-t-il éprouvé un trouble mystique ? Non sans doute : les émotions qu'il retrace après coup n'ont rien que de banal. La cérémonie produisit sur lui, assure-t-il, une impression «si agréable » qu'il avait «à peine. senti [mais enfin, senti tout de même] les sept heures consécutives » (il exagère !) de sa durée. Ce « saint jour » remplit son cœur d' « une joie-si vive et si pure » qu'il en avait « rarement éprouvé » une pareille. Quelle « douceur » ! Quelle « consolation » ! -

C'est là un vocabulaire d'usage. En réalité, l'ordination du 1° juin ne compte guère dans l'histoire morale du séminariste, surtout si on la compare au formidable ébranlement de décembre. Le minoré n'a pas prononcé de nouvelles promesses, qu'il ait besoin d'interpréter. Il applique à cette circonstance le jugement que lui diete un optimisme foncier. Oui, en s’attachant à l'Eglise par ces nouveaux liens, il est dans la voie bonne. Oui, en obéissant à‘son Directeur, il a répondu à l'appel de Dieu. Oublieux de sa philosophie, il se croit favorisé par une Providence particulière : « C’est la main de Dieu, je l'ai reconnu, qui m'a dirigé en tout cela ». Et il entame un hymne de reconnaissance inspiré de Luc et de Bossuet (15): « Dieu soit loué de ce qu'il a daigné opérer en moi ».

Mais ces pensées-là, chez Renan, passent vite. La volonté y a trop de part, la volonté de ne pas avoir fait un faux-pas en avançant. Si d'aventure il s'était trompé, quel repentir ! Et quelle angoisse pour aborder le sous-diaconat ! Car enfin, ces soixante-et-un ordinands qui se sont, sous ses veux, engagés pour toujours, il ne les a pas enviés, n'est-ce pas ?

Qui le sait ? Protégé par son jeune âge contre l'imminence de la décision (16), il a pu caresser l’idée d'aller jusqu'au hout dans une voie - présentement si plane. Comme au lendemain de la tonsure, mais avec moins d’élan, il espère trouver dans le souvenir de la cérémonie «un soutien et une consolation » : puisse la mémoire de ce jour «ne se perdre

(13) Ce livre remplace le recueil spécial des formules d'exorcisme, qui n'existe plus. — Cf. Rituale argentinense, 231; et surtout P. de Puniet, Le Pontifical romain, tome I, 138, 149, 151, 162.

(14) Le premier fut remis à sa destinataire par Mme Romand: et la seconde adressée dans une missive à Liart, qui n'a pas été conservée. f (15) Cf. Trav. de Jeun:, 241 et n. 10, Li Pèl É (16) Il faut avoir vingt-deux ans pour être apte au sous-diaconat (Bailly, V 335-336) * Renan ne devait atteindre cet âge qu’en février 1845, trop tard, pensaitil, pour être appelé à l'ordination de Noël 1844. En réalité, la règle n’est pas si rigoureuse, Mais il ne tenait point à ce qu'on l'adoucît en sa faveur. |

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