‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 259 sur 369 · LA PERSPECTIVE DES VACANCES · texte numérisé non relu

LA PERSPECTIVE DES VACANCES

jamais » ! Du reste, Liart n'est-il pas là pour l'encourager par son exemple ? N’a-i-il pas été fait diacre en ce même 1° juin (17) ? Pourquoi donc Renan ne consentirait-il pas à envisager son avenir sacerdotal, à en parler d’une façon bien douce aux vœux maternels, quitte à ne rien préciser, et à montrer moins d'assurance que de bonne volonté ? Par là il se ménage plus de satisfactions que d'ennuis : l'horizon est radieux du côté de la Bretagne, s’il se charge quelque peu du côté de la Pologne.

Le clerc minoré n’a pas seulement contenté ses directeurs de Saint- Sulpice ; Tréguier l’accueillera mieux que jamais. Car les vacances sont désormais en vue, sans que rien en offusque la perspective. Délicieuse pensée, qui c depuis longtemps», éerit-il le 11 juillet, «l'occupe tout entier » ; «elle est le centre naturel où se portent ses désirs, dans les moments où il les laisse libres de suivre leur pente naturelle ». Tant la nature aspire à s'évader d’une discipline antipathique ! Aussi comme il hâterait, s'il le pouvait, ce bienheureux départ! Mais il doit tenir compte et des intentions de sa famille, et de la règle du séminaire. Malgré deux lettres de sa mère qui sont ventes «coup sur coup le réjouir », il ne sait encore, le 15 mai, rien de définitif concernant Saint-Malo. Cependant la solution qui prévaudra est déjà en vue, puisqu'on lit dans sa réponse : « Remettre [ce voyage] à la fin [des vatances] serait bien. Mais le retard du baptême jusque-là fait difficulté ». Il est vrai qu'ainsi rien ne le détournerait de regagner son cher Tréguier dès la fin de l’année scolaire. Les élèves de Saint-Sulpice partent en deux fois : les premiers, ceux dont la santé est « notablement altérée », vers le 20 juillet, e£ les autres vers le 12 août. Depuis longtemps Ernest vise à profiter du premier départ. Malheureusenrent, le sort narquois lui refuse cette «légère indisposition » qui eût servi de prétexte à sa demande. Le repos de l'ordination a achevé de dissiper en lui la moindre trace de fatigue. Il a quitté son quatrième étage pour une nouvelle chambre «fort agréable », qu'il compte garder l’année suivante et jusqu’à sa sortie du séminaire (18). Il s'épanouit ; à sa « mine fleurie », à son « emhonpoint », on croirait qu'il revient de Bretagne. Malgré ce singulier handicap, il espère encore n'avoir que six semaines à patienter. :

Cependant, sa correspondance avec sa mère devient plus active. Le 18 mai, il attend d'elle une lettre pour le 26. Le 5 juin, le récit de l’ordination ne se termine pas sans une allusion profane à la «délicieuse espérance » qui « fait tressaillir » le jeune clerc : revoir sa « tendre .mère » ! Le 27, l’idée du bonheur dont il va jouir avec elle «lui délecte

(17) Renan continue d’être très bien renseigné sur son compatriote, non seulement par leur correspondance, mais par sa mère, qui voit Liart de temps en temps. I1 la prie, le 15 mai et le 27 juin, de se faire son interprète auprès de son ami. Qu'elle le félicite de la charge dont il a été honoré, et qu'il est bien « digne d'occuper >» (on ne sait laquelle) ; qu’elle le remercie de sa réponse à la lettre du 5 juin d’'Ernest. -— Lettre inédite du 3 juin; L. du Sém., 240 sQ.; L. Int., 185-186, 183.

(18) Ce déménagement dut se faire aux environs du 1° juin : « [il y a] quelque temps », écrit Ernest le 26. Se doutait-il, en prenant avec satisfaction possession de ces quatre murs, de la tragédie intime qu’il allait y vivre moins d'un an après?

le cœur », tant il est friand «de goûter dans le sein [maternel] toutes les délices que l'amour filial peut offrir au plus tendre des fils » (19). Il à la pensée si pleine d'elle, que la veille, dans la matinée, étant allé voir une Exposition, il s’est figuré qu'elle l’accompagnait : « C'est ici, me disais-je, que maman ferait des haltes, c’est là qu'elle mettrait ses lunettes)

Nous voulons croire qu'il n'oublie pas non plus Henriette, à qui, répondant à son désir, il écrit sans trop tarder, le 11 juillet (20). Il lui cache d'autant moins sa joie d'aller en vacances qu'elle en assume indirectement les frais. Mais, avec une affectueuse politesse, il voile ce sentiment et le teinte de regret, afin que l’exilée ne se croie pas oubliée. Il ne songe jamais, assure-t-il, au bonheur dont il va jouir, sans une réflexion « lien pénible » : celle à qui il le devra en sera ‘elle-même privée, peut-être encore durant des années. A la jouissance même, l’éloignement de sa sœur «mêlera un vide irrémédiable », qu'il tâchera de tromper en pensant à l’absente, en parlant d'elle.

De ces protestations, Henriette dut être reconnaissante. Mais ses yeux ne s'arrêtèrent pas moins sur la partie positive de la lettre, sur les nouvelles indications qu'Ernest y donnait touchant son avenir spirituel et matériel. ;

Son avenir spirituel : il ne peut passer sous silence le second pas qu'il vient de faire, mais il en parle à la hâte, sans même le désigner par son nom. C’est un acte de si peu de conséquence. Par lui-même, soit ; mais, en y réfléchissant plus sérieusement, il ne s'en dissimule plus la portée lointaine. Ce complément de la tonsure rend possible le sous-diaconat ; et à celui-ei, il ne saurait « penser sans crainte ». Quelles angoisses l'approche d'un vœu définitif ne suscitera-t-elle pas, alors qu'une simple promesse, à ja fin de 1843, lui en a causé de si vives! « L'hésitation est. cruelle quand elle a pour objet une démarche qui pèsera sur la vie entière ». À cette remarque douloureuse, Henriette aura reconnu son frère.

Mais il ne s’attendrit pas plus longtemps sur son sort. Sa jeunesse l'assure d'une année de répit, et même il veut espérer que ce délai est un minimum, qu'on le laissera respirer au-delà. Cette idée lui rend l'esprit assez libre pour reprendre l'exposé de ses intentions. Néanmoins il ne revient pas sur toutes les possibilités qu'il a agitées le 16 avril. Une seule requiert des précisions : comment Henriette a-t-elle pu s'imaginer qu'il était moins jaloux qu'elle de l'indépendance de sa pensée ? Il est si complètement d'accord avec sa sœur qu'il reprend à son compte, mot pour mot, une phrase de la lettre du 9 mai (21) : il la trouve « si bien dite » ! Oui, l’abdication du moi est surtout grave en ce qu'elle rend traître à la vérité, les liens qu'on contracte obligeant à adhérer, malgré qu'on en ait, « à la doctrine de telle ou telle école ». Ainsi les alarmes

(19) L. inéd. — Cf. à Henriette, 11 juillet : « a meille:r d ) 193). Ne se croirait-on pas au XVIII® siècle ? nier

(20) Henriette était alors au château d'été de Clemensow, prè HAE Le S & 1! } , S 2 lettres étaient plus longues à lui parvenir (1b., 175-176). p Fe DA

(21) Comparer L. Int., 187 à ib., 178.

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