RENAN ET LES PROJETS DE M. AFFRE
d'Henriette seraïent parfaitement fondées, si son frère avait en vue une « congrégation religieuse ». Mais il n’en est rien : le Breton individualiste, qui d'ici quelques mois se dira si opposé à l’étatisme ancien, le déclare catégoriquement : il est « singulièrement éloigné d'un genre de vie qui absorbe la personne dans un être abstrait ». Seulement, Saint- Sulpice ne présente pas cet inconvénient. Faut-il répéter que cètte Société n’a d'autre lien que l'identité du « but extérieur », la « similitude des occupations »? que les membres y sont « juxtaposés », à titre « purement temporaire, et rescindible [sic] à volonté » ? En un mot, ce corps ressemble tout à fait à l'Université ; or, croit-on aliéner sa liberté en devenant professeur (22) ?
Henrietie fut-elle persuadée, ou si elle eut envie de répondre? Un passage énigmatique de la lettre d'Ernest était bien fait pour la détourner d'une discussion oiseuse. Depuis le 16 avril, déclarait-il, « quelques événements ont commencé à se dessiner », qui « changeront probablement du tout au tout ses plans pour l'avenir ». Lesquels ? il ne le précise pas, car au 11 juillet ils « sont encore dans le vague des ouidire ». Mais ils « préludent à de plus importants » (23).
Cette discrétion livre le biographe aux conjectures. Il n’a de chances de toucher juste, qu'en exposant la suite des affaires ecclésiastiques alors en suspens.
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Celle du Petit Séminaire de Tréguier marquait un temps d'arrêt. Cependant le Censeur de cet établissement, l'abbé Gouriou, paraît en être sorti après Pâques (24), probablement à cause de la suppression imminente de l’externat. Il écrivit à Ernest, qui reçut aussi un mot de sa mère à ce sujet. Mais il eut beau, dit-il le 15 mai, « confronter les textés » de l’une et de l’autre lettres : méthode et perspicacité furent vaines, et cet événement lui resta pour lors « une inexplicable énigme ». Il ne semble pas d’ailleurs s’en être beaucoup ému, bien que M. Gouriou lui eût laissé bon souvenir, et qu'il sût que sa mère était habituée à le voir.
Les événements de Paris le préoccupaient davantage. Les alliés de M. Affre continuaient à batailler contre l'Université et pour les Jésuites, en attendant le Rapport à la Chambre des Députés sur le projet de
(22) Cette considération le prouve, le séminariste connaît mal l’Université de son temps. Le professeur de Philosophie y était souvent pris entre la domination de Cousin, et les mesquines directives de chefs attantifs, selon le mot de Leroux, à ne pas déplaire aux sacristies. Les réclamations contre l’éclectisme avaient décidé les Pairs à demander que le programme fût déféré au Conseil d'Etat. Thiers s’opposa à cette innovation, dont le résultat eût été que « Locke viendrait avec un ministère, et Leibnitz avec un autre » (Ami, t. CXXII, p. 129).
(23) L. Int., 185, 193, 190.
(24) « Lui aussi a eu de rudes épreuves », avait écrit Mme Renan de cet ecclésiastique le 24 juin 1843 (L. du Sém., 214). L'abbé Gouriou fut nommé vicaire à Plouha, le 29 mai 1844 (renseignement fourni par le Secrétariat de l’'Evêché de Saint-Brieuc).
loi Villemain (13 juillet). Thiers, qui s'en était chargé, annonçait qu'il sy montrerait impérialiste, révolutionnaire et voltairien (25) ! Cette menace ne détournait pas lArchevêque de la route qu'il entendait suivre. Il préférait s'adapter à une législation trop difficile à battre en brèche. Mais cette tactique, si prudente en son principe, l'était beaucoup moins dans son application. Malgré l'incertitude de la situation politique, malgré le poids de sa dette de 1841, M. Affre embrassait des desseins toujours plus vastes. |
Le mois de mai 1844 présente ce synchronisme. Tandis qu'un ecclésiastique (Pitra) et un rentier achètent un terrain bâli rue Notre-Damedes-Champs, l'Archevêque pense à solliciter du pouvoir l'autorisation de dépasser le maximum de deux cent cinquante élèves fixé par la loi pour le Petit Séminaire du Diocèse de Paris. L'immeuble Pitra est justement propre à abriter un assez nombreux collège. Aussi M. Affre commence-t-il dès juin à en négocier l'achat.
Son idée, à celte date, semble être la suivante : d'une part, augmenter le recrutement sacerdotal dans son diocèse; d'autre part, rendre des ecclésiastiques capables d'enseigner, en les poussant au baccalauréat et à la licence, afin d'obtenir, grâce à ces grades, le « plein exercice ». C'est à ces vues que répond un article de l'Ami de la Religion du 31 août. On y fait valoir, non seulement qu'un professeur de Institution Poiloup (l'abbé Cruice) a soutenu le 22 sa thèse en Sorbonne, mais encore que « plusieurs autres [membres du clergé] ont été reçus bacheliers ou licenciés ès sciences ».
Ge double but ne peut être atteint que par un système complet d'instruction, calqué sur celui de l'Université, ef qui comprenne notamment l'équivalent de l'Ecole Normale: ear c’est là surtout le modèle que le prélat voudrait reproduire (26), L'enfant que sa famille confierait à l'Eglise commencerait donc ses elasses au nouveau Petit Séminaire. S'il ne se destine pas à la cléricature, il les y conduirait jusqu'au baccalauréat. Dans le cas contraire, on l'aiguille à partir de ses humanités sur Saint-Nicolas. Pour peu qu'il soit assez doué, on le fait entrer, après son sous-diaconat, à l'Ecole des Hautes-Etudes.
Ainsi les trois mâäisons de M. Affre ont leur affectation. Celle de la rue Notre-Dame-des-Champs recevrait le Petit Séminaire, c'est-à-dire, pour commencer, les basses classes jusqu'ici partagées entre Paris et Gentilly, et dont Saint-Nicolas serait amputé. Celui-ci demeurerait rue de Pontoise; il perdrait son caractère mixte, et ne renfermerait plus que des aspirants aux ordres sacrés, venus là pour y redoubler ou y faire leur seconde et leur rhétorique. .Il n'aurait donc pas besoin de s'étendre. Enfin l'Ecole des Hautes-Etudes admettrait seulement «-des
(25) Du moins d'après l'Ami de la Rel., t. CXXII, p. 105.
(26) T1 semble aussi que M. Affre ait pris en considération — ne fût-ce que pour le réaliser en dehors des pouvoirs civils — le projet d'une « Maison Centrale .des Hautes Etudes ecclésiastiques », que le gouvernement avait voulu fonder à Paris en septembre 1842. < d
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