‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 261 sur 369 · APPEL AU CORPS ÉPISCOPAL · texte numérisé non relu

APPEL AU CORPS ÉPISCOPAL

sous-diacres, diacres ou prêtres, que des talents distingués ou l’exericice du professorat recommanderaient pour cette préparation »; elle serait installée rue de Vaugirard, où bien peut-être — car l'imagination de l’'Archevêque accueille maintenant cette perspective — dans l'Infirmerie Marie-Thérèse. On y préparerait des professeurs gradués pour le Petit Séminaire, dont la situation serait ainsi régulière vis-à-vis de l'Université. Par là, M. Affre disposerait d'un véritable Collège ecclésiastique, analogue à celui de Juilly, auquel il ferait concurrence (ce dut être d’ailleurs une des raisons qui entravèrent la réussite).

Ce plan n'était pas mal agencé, — à condition que tous ces établissements fussent mis en mesure de se recruter. A cet «effet, l’'Archevêque de Paris crut pouvoir compter sur ses collègues de l'Episcopat. Ii rédigea une circulaire à leur adresse : « Quel que soit », y était-il dit, « le soct futur de la loi sur la liberté d'enseignement, il serait ütile que les ecclésiastiques destinés à professer dans les petits séminaires ou dans d’autres institutions confiées à leur soin, acquissent une instruction littéraire et scientifique aussi étendue que celle qui est donnée dans l'Ecole Normale de l'Université ». Mais | « école normale ecclésiastique », elle aussi, ne peut être qu'à Paris. Que les évêques envoient donc leurs meilleurs sujets à M. Affre! Il dispose d'une institution préparatoire, et spécialement conçue pour préserver les vocations (Saint-Nicolas). Même, s’il y a en province des jeunes gens désireux de devenir bacheliers, ceux-là aussi peuvent lui être confiés il est en état, sous certaine condition, de leur offrir bientôt cent ou

deux cents places, dans un autre établissement qu'il a en vue. ?

Cet établissement, c’est l'immeuble Pitra. Le prélat l’achète en août 1844 au prix de 275.000 francs (frais compris). Comme celle de la rue de Vaugirard, l'acquisition est faite pour le diocèse, et « dans le &as où Mgr. obtiendrait les autorisations nécessaires dans un délai de dix années ». Par quoi M. Affre pense se donner beaucoup de latitude : sa lettre au corps épiscopal exprime « l'espoir fondé de réussir dans deux ans, c'est-à-dire à la fin de 1846 ». L'école préparatoire à la licence peut être prête auparavant : car il commencera par l’organiser, pour « pourvoir au plus pressé » (27).

Nous n'avons pas à dire ici le sort de tous ces projets, dont l’auteur semble s'être fié d’une façon un peu naïve au désintéressement des évêques et aux bonnes paroles de certains députés ou ministres. Retenons seulement que le diocèse de Paris était alors, grâce à son chef, en passe de voir ses centres d'instruction ecclésiastique remaniés, élargis, multipliés. Si peu que le succès répondît à l'attente, les postes de

professeur ne manqueraient pas. Voilà ce que Renan dut savoir et se

dire. Voilà ce qui put l’autoriser à croire réalisables les deux désirs

(27) Schoenher, lib. laud., t. II, 413, 417, 409, 416, 413, 421 n. 1 (citant une lettre de Montalambert à l’évêque de Langres du 30 juillet 1844). <

qu'il nourrissait surtout en entrant dans l'Eglise : faire une carrière

d'enseignement, et la faire à Paris.

Si plausible, toutefois, que soit cette conjecture, nous ne préten—

dons pas l'imposer. Il y a moyen d'interpréter autrement la phrase du 11 juillet. Dès le 26 juin, en effet, notre séminariste écrit à sa mere : « A part mes livres d'hébreu qui ne sont pas communs en Bretagne, j'espère trouver là-bas tous ceux qui me seront nécessaires ». Il à donc en vue un travail de vacances, qui ne peut guère porter que sur l'exégèse de l'A. T. Ce dessein de perfectionner activement ses connaissances d'hébreu n'aurait-il pas une signification ? n'est-il pas permis de supposer que le brillant élève de M. Le Hir ait senti dès lors (bien qu'on ne lui en eût rien dit) (28), qu’il pourrait être appelé, d'ici peu, à suppléer son professeur pour la classe élémentaire ? Z

Il ne semble pas qu'il ait eu de visée plus haute. Le Collège de France n’est encore qu'un mot pour lui, — un mot, il est vrai, qu'il rencontre en tête de plusieurs ouvrages. Non seulement le Dictionnaire de l'abbé Glaire, ainsi que les leçons de M. Le Hir, Jui rendent familier le nom d’E. Quatremère, « membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Professeur de Langue et de Littérature hébraïques, chaldaïques et syriaques au Collège de France » (29), mais encore il sait sans doute que Vatable et Genebrard ont enseigné l’hébreu dans cette illustre maison (30), avant $. de Muis et Nicolas Henri. La Grammaire de Ladvocat porte l'approbation de l'abbé Villefroy, « professeur en hébreu au Collège royal », et elle contient des détails curieux sur les circonstances qui avaient amené le due d'Orléans à créer en 1751 une chaire dans les Ecoles de Sorbonne pour l'interprétation de l'Ecriture Sainte selon le texte hébreu. Il y est aussi beaucoup question de François I‘, le « Restaurateur des Lettres », ainsi que du pape Honorius IV (XIII siècle), dont ce prince n'aurait fait que reprendre un projet. On y montre comment l'opposition de la Faculté de Théologie a nui aux destinées de l'établissement royal (31). Il en est résulté que le Collège ne fut pas agrégé au Corps de l'Université (ce dont Renan éprouva un jour une fâcheuse conséquence), et que la langue hébraïque tomba presque dans le même oubli qu'autrefois.

Si cet historique retint l'attention du séminariste, ce fut encore, croyons-nous, d'une façon toute désintéressée. Rien n'en transparait parmi les sentiments et les pensées que le frère d'Henriette confie à sa lettre du 11 juillet.

(28) C'est du moins ce qu’il assure dans une lettre inédite à sa mère du 20 octobre 1844.

! (29) La 3° éd. des Principes et la 2° du Leæicon (1843) (cf. supra 490 n. 3) sont dédiées à ce savant comme le Dictionnaire de 1830 au baron KSilvestre de Sacy, — comme l'Avenir de la Science le sera à Eugène Burnouf.

(30) Sur Vatable, cf. supra 112 n. 16 et Quest. cont., 207.

.(31) Elle mettait une sorte d’interdit sur les Cours du Collège, comme le Séminaire de Saint-Sulpice, à l'époque où Renan s'y trouvait, sur ceux de la Faculté de Théologie à la Sorbonne. — Cf. Grammaire, pp. III-V.

ÉTAT SENTIMENTAL DE RENAN e 547

A lire ce document, on sent que la défaillance d'avril n'a pas été surmontée. L'existence au Grand Séminaire continue d'être une « pauvre Vie », pleine d'« épines », où l'on souffre de son isolement, de son abandon : « Pendant les dix mois que je viens de passer ici », écrit notre Trégorois, « il ne m'a pas été donné une seule fois de voir un visage connu. ». Ce n’est pas qu'il désire des « visites indifférentes », bien loin de là; mais il éprouve un « vide cruel » à n’en pas recevoir d’autres. Aussi se reporte-{t-il avec attendrissement vers les années de Saint-Nicolas, où ses seize ans ignoraient la sévérité du régime sulpieien. Alors, la personne qui venait le demander au parloir, c'était sa sœur. Et l'analogie de la saison suscitant ce souvenir, il évoque ce jour de juin 1839, où il avait quitté Henriette pour ses premières vacances en Bretagne : « Te rappelles-tu.…, tu pleurais. Je n’y pense jamais sans en faire presque autant ».

Ces « doux entretiens » d'autrefois, il en est privé: depuis qu'il est seul à Paris; il lui a fallu renoncer à ces colloques, « où l'âme peut parler à une autre comme elle se parle à elle-même », où elle jouit des « douces affections » qui sont sa vie. Des-douceurs-pour l'âme ! « légitimes » parce qu'elles sont « pures », voilà ce qu'il faut au séminariste. Aux expansions que l'absence interdit, supplée la certitude d’être aimé comme il aime, la conscience « de cette amitié réciproque qui franchit les distances ».

De Jà le ton d’une lettre où le cœur cherche à tromper sa faim. Ernest donne des marques de tendresse, mais il en veut recevoir. L’amour filial ne l’absorbe plus tout entier : un attrait nouveau le tourne vers la sœur lointaine, sur laquelle sa propre expérience lui apprend à s’apitoyer. Une année d'isolement l'a instruit de ce que doit être un exil sans intermède : puissent ses consolations adoucir le sort de « son Henriette » ! En même temps, il songe à dire sa reconnaissance, il voudrait « payer » un tel dévouement. De son côté, qu'elle ne l'oublie pas ! qu’elle lui écrive à Tréguier, et dans la suite, quand viendront les angoisses, qu’elle ne lui refuse pas un secours plus profane que l’aide attendue de Liart : « Tu me soutiendras, n'est-ce pas, au moins en m'assurant que tu m'aimes ? »

Ce besoin n'est peut-être pas étranger à la façon dont Renan s’est exprimé sur son séjour au séminaire, On montrerait, ici encore, qu'il pousse le tableau légèrement au noir. Si le cœur n'a pas de part dans ses amitiés, faut-il pour cela les qualifier de « tristes » ? Est-il bien vrai que « le jeu de toutes les affinités » soit « troublé » par la proscription des « amitiés particulières » ? (32) Ce « glaçon » ne semble pas avoir empêché des échanges d'idées assez ardents. Mais Ernest ne veut pas paraître heureux quand Henriette l'est si peu; c'est en leur

(32) Cf. Souv. d'Enf., 323.

nom à tous les deux qu'il peut écrire La solitude sans affection, « quand, avec cela, elle est longtemps prolongée », « devient un cruel supplice ». Et puis, il goûte un certain plaisir dans la commisération qu'il excite.

A la même veine sentimentale appartiennent ses remarques sur la vie et sur l'homme : on les dirait transcrites de quelque sermonnaire ou moraliste. Nous ne vivons que « quelques instants »; la pensée de la mort doit régler et notre activité, et notre façon de juger celle d'autrui. La seule chose qui rende l'existence passable, c'est « un. peu de calme »; encore « cherche-t-il sans cesse à nous échapper ». Pascal se reconnaît mieux encore dans ce qui suit : Il y à des gens « qui ne [demandent au] commerce du dehors, qu'une occasion de sortir d'eux-mêmes et d'étouffer l'ennui inséparable de la réflexion sur” le moi », Renan n’est pas de ceux-là, et il n'y à pas de mérite : l’analyse de soi n'ennuie pas le psychologue, elle Île captive. Il n'y sent nf son « impuissance », ni son « vide ».

En revanche, il consent à se dire dépendant de la Providence. Dieu a ses desseins sur nous; quels qu'ils soient, nous devons nous y conformer. Prier est permis, pour essayer d'atténuer leur sévérité, mais à condition de savoir nous résigner finalement. Le modèle est iel Jésus au Jardin, ou Jésus sur la croix : « Père, éloigne cette coupe de moi. Toutefois, que ma volonté ne se fasse pas, mais la tienne », et encore : « O mon Dieu! mon Dieu! »… imploration résignée que Renan répète, quand il entrevoit la perspective du sous-diaconat (33).

Ainsi pratique-t-il les préceptes de Rodriguez sur « la conformité à la volonté de Dieu » (34). Mais il n'y met pas d'héroïsme. Pourquoi, en effet, son obéissance cesserait-elle de lui être avantageuse ? Jusqu'à présent, Dieu lui a été bienveillant, et dans les moindres choses : n'a-t-il pas permis, par exemple, qu'Henriette fût encore à Paris quand il y est venu pour la première fois, et que ses visites l'aidassent à s'acclimater ? Bien longtemps à l'avance, le futur auteur des Souvenirs esquisse cette page où il énumérera les hasards qui l'ont conduit à son enviable situation. En 1882, il n'osera plus voir dans ces concours de circonstances « les traces d'une protection particulière de dieux bienveillants » (35). Il remerciera sans savoir qui remercier. En 1844, « la cause de tout bien » est encore le Dieu personnel. Mais on s'aperçoit déjà qu'il tient plus à l'effet qu'à l'auteur, et plus au bonheur humain qu'aux félicités mystiques — ou qu'aux récompenses immortelles. Que penser d’une phrase comme celle-ci : « Quand [certains polémistes] seront morts, et que je serai mort, cela leur servira et me servira heaucoup que j'aie perdu pour eux [le peu d'agré-

(33) Cf. Luc, XXII, 42; Marc, XV, 34; Matth; XXVNII; 46 (selon ps. XXI, 2).

(34) Lib. laud., t. II, 75 sq., notamment la p. 76 où sont ci é C4 st, Ê t a p. € cités les textes évangéliques analogues à celui de Luc. FR

(35) Souv. d'Enf., 328, 330, 333.

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