‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 262 sur 369 · MÉDITATIONS ET OBSERVATIONS · texte numérisé non relu

MÉDITATIONS ET OBSERVATIONS

ment de la vie] ! » ? Qu'est-ce à dire ? Dieu ne reconnaitra donc pas les siens ?

En définitive, l’amertume de Renan ne tient point à ce que la vie d'ici-bas est un pis-aller en comparaison des célestes splendeurs, et son optimisme n’a pas de rapport avec l'espoir du salut. Un sort plus conforme à tous ses goûts, voilà ce qu'il regrette, sans être d'ailleurs de ceux qui disent : tout ou rien. Dans l'existence qui lui est faite, il s'en fait une qui ne manque pas de « charme ». Tout austère qu'elle est, la solitude à de quoi plaire, elle vaut beaucoup mieux qu'un com merce vulgaire. Renan y vit plus facilement sur son abondante provision de douceurs et de forces. Ah ! vienne l'instant de la consommer tout entière ! S'il se demande « à quoi bon ? », c’est à propos des actions vers lesquelles il ne se sent pas porté. Son sentinrent du « devoir » en est d'autant moins entamé, qu'il continue d'entendre surtout par ce mot l'obligation d'exercer ses facultés dominantes.

Ni la direction, ni les cadres de sa pensée n'ont varié. Il demeure « celui qui cherche -le vrai », «le pur chercheur de vérité ». Voilà l’objet auquel il doit adhérer, quand « sa raison » l'y aura conduit. Cette enquête est la « fin » de l’homme, qui doit éviter ce qui l'en détournerait. Elle se poursuit sous le signe de la’ science (36), et à. l’aide d’« inductions utiles ». Cependant « l'humanité marche toujours », et sans doute n'est-ce pas vers le pire. Gette foi implicite dans le progrès ne dispense pas, bien au contraire, d'étudier les « grandes lois de la nature humaine ». Examen dont sont incapables ces « petits esprits », qui continuent d'encourir la mésestime de Renan. Ce qu'il leur reproche maintenant, c’est de ne pas voir les mobiles humains qui agissent dans l'Eglise comme ailleurs. Ces causes secrètes, il les décèle, quant à lui, aussi clairement que jamais; mais, au lieu de les de-

viner dans le passé, il les sent en œuvre autour de lui.

Quel spectacle, en effet, ne lui offre pas l'histoire religieuse de son temps! Il écrit à sa sœur l'avant-veille du Rapport de Thiers. Comment resterait-il indifférent à ces « vives controverses qui occupent l'opinion publique » de la France ? Il ne s’en est jamais abstrait: qu’on se rappelle une des dernières Observations psychologiques (37). Depuis, il a dû observer encore, et se confirmer dans son type de contemplateur. Aussi, quelle assurance toute virile ! Ses sentiments, déclare-t-il, Sont « parfaitement arrêtés »; il a « sur ce point des idées fort décidées, car il les croit justes ». Lesquelles?

Ces mouvements dont il est témoin procèdent visiblement de l’intérêt et de la passion. A qui sait, un instant, les regarder d'outre-

(36): I1 emploie volontiers l'adjectif « scientifique », même quand il ne s'agit qued'établir une nomenclature des historiens anciens.

(37) N° CI (Trav. de Jeun., 62).

tombe, ils apparaissent comme parfaitement « vains » et « futiles », comme de véritables « niaiseries ». C'est là un genre d'activité tout à fait inférieur; il ne convient qu'à ceux dont « les passions [demandent à] être stimulées par un objet quelconque » (38). — Ce jugement comporte un « corollaire pratique ». Le sage abandonnera volontiers ces « aliments » aux personnes qui en ont besoin. On ne le verra « Jamais partie intéressée » dans ces luttes, qui lui seraient d’ailleurs « insupportables ». IL ne leur fera point l'honneur de « s'échauffer la tête pour elles »; il s’en tiendra complètement à part et au dehors, sachant à la fois « s'en moquer », et en tirer parti pour sa propre instruction. Résolution négative seulement en apparence. Renan, qui n'est pas de cœur avec ses alliés naturels, s'en désolidarise; mais cette attitude une fois prise afin de sauvegarder son autonomie, il s'y confirmera longtemps, même au préjudice de causes plus chères (39).

Pour l'instant, il ne condescend à prendre position qu'à l'égard des Congrégations. Encore est-ce plutôt, nous l'avons vu, pour rassurer Sa sœur que parce que l'actualité l'obséderait. Celle-ci, pourtant, avait de quoi s'imposer aux esprits. Si les Jésuites n'étaient pas au premier plan de la politique (ils n'y passeront, et à leur corps défendant, qu'en 4845), la littérature ne s'occupait pas beaucoup moins d'eux que du projet Villemain (40). Discours, cours, brochures, articles, livres se débitaient soit pour, soit contre leur Compagnie.

Pour eux ont vu le jour, dès les derniers mois de 1843 : L'Eglise et l'ordre des Jésuites: Des Jésuites, par un Jésuite (le P. Cahour); La vérité sur les Jésuites (41), ete. Le 23 janvier 1844, Ravignan publie son livre sur leur célèbre Institut. A partir de mai, le Correspondant insère en leur faveur une série d'articles de Ch. Lenormant, consacrés aux associations religieuses. L'Histoire de Crétineau-Joly va commencer à paraître fin juillet. Cependant que l'Univers les défend inlassablement, et qu'à la Chambre des Pairs, le 8 mai, Montalembert prend leur cause en mains.

(38) Voici ce que cette opinion est devenue trente ans après : € Il faut qu'il y ait {des riches et des gens à la mode] pour. absorber les jouissances dangereuses qui distrairaient les sages. [Ils] dévorent une activité qui serait sans cela nuisible, et débarrassent les bons lobes du cerveau de l'humanité du quadrille qui les obsède, etc » (Dial. phil., 76-77).

(39) L. Int., 183-190, 192-193 ; lettre in. à Mme Renan du 26 juin.

te Comparer, Catalogue de l'Histoire de France, t. V, les pages 381-384 et 617-

(41) Cet ouvrage est mentionné dans une note marginale, que Renan a mise, on ne sait quand, à sa Vulgate, en face de Jean XVIII, 36 («4 Mon règne n'est pas de «a monde ») : « Cf. opus : La vérité sur les Jésuites, versus finem et Le Courrier français » (I s'agit d'une réponse au n° du 16 novembre 1843 du Courrier français sur la prétendue falsification de ce verset, La verita ete., 118-119). Cette, discussion critique n'a pas dû être la seule à retenir l'attention du jeune homme. La titre, du livre (voir notre Bibliographie) indique assez les renseignements qu'il contenait ‘sur la pensée de Quinet et consorts. Ici encore, l'objet s'est fait connaître grâce à sa æéfutation.

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