LES JÉSUITES ET SAINT-SULPICE OIL
Contre eux, plusieurs journaux mènent la campagne, des Débuts au National, en passant par le Constitutionnel du Juif errant (42). En février 1844, la même librairie qui, l'année précédente, édita Des Jésuites de Michelet et Quinet, publie un in-8 de cinq cents pages, dû à Génin, sur les Jésuites et l'Université, De janvier à mai, au Collège de France, Michelet décoche encore quelques flèches à ces dangereux directeurs (43). À la Chambre, Isambert et Dupin poussent de temps en temps un eri de guerre. Enfin, pour brocher sur le tout, cet extrait du Rapport de Thiers : « Leurs maximes morales, leurs doctrines sur la puissance spirituelle et temporelle, leur vie agitée, les souvenirs qu'ils rappellent, tout cela suffit pour que des législateurs prudents les écartent de l'enseignement. Il nous faut des docteurs moins contestés pour leur confier la jeunesse » (44).
« Et puis », continuait le Rapporteur, « on n'exigera pas apparemment que le rappel des Jésuites soit prononcé en 1844 par la Chambre des Députés. ». Il n'en était pas besoin. Que les Jésuites fussent dans la place, un scandale venait d’en convaincre les pius incrédules. Le Belge Affenaër avait volé au 18 de la rue des Postes des liasses considérables de titres. La perte était bien grosse pour l’endurer sans mot dire; mais d'autre part, la déclarer, c'était attirer l'attention publique. sur une existence illégale. Finalement, les Jésuites se décidèrent à porter plainte, après avoir vainement tenté de recouvrer leur bien sans l'aide de la justice. Affenaër fut arrêté le 24 juin, un mois après sa disparition (45). Il ne devait comparaître qu'en avril 1845.
Ces événements du dehors durent être connus de Renan et commentés autour de lui. Dans quel sens? Il est difficile de le dire. Fautil croire que la condescendance forcée de M. Affre à l'égard des Jésuites — que pourtant il ne favorisait guère — faisait « beaucoup murmurer Saint-Sulpice, le rival immuable de l'ordre » ? ou noter au contraire, comme un indice de rapprochement, les fréquentes visites des PP. au Grand Séminaire (46)? Cette seconde façon de voir a plus de chances d'être la bonne. À en juger par certains événements que nous avons rapportés ailleurs (47), les relations entre les deux sociétés, longtemps assez tendues, s'étaient bien améliorées. Dans une célèbre phrase sur le pacte tacite de la mort et du vide, Michelet venait
(42) La librairie Paulin va mettre en vente au début d'août le premier des dix volumes de ce roman, en attendant l'édition illustrée par Gavarni.
(43) Cf. G. Monod, La vie et la pensée ete., II, 171. Cours utilisé dans le livre Du Prêtre.
(44) Ami, t. CXXII, p. 117.
(45) Cf. une allusion à ce vol dans l'Univers du 10 juillet; et Burnichon, La Compagnie de Jésus, etc., II, 560 et circa.
(46) Ces renseignements proviennent de lettres du 10 septembre et du 31 décembre 1843 recues par le Ministère des Cultes (Archives Nationales F 19 6252).
(47) Cf. notre article déjà mentionné Un épisode, etc., dans Rev. d'hist. et phil.
relig., nov.-déc. 1930, 553-5554. — Burnichon, op. laud., t. 11, 363-364, 369. Æ
de constater que « les Jésuites et Saint-Sulpice [vivaient] maintenant bien ensemble » (48). Ce qui ne veut pas dire que tous les Directeurs de Renan aient été aussi dévoués à la Compagnie que M. Mollevault.
En définitive, rien ne perce des informations de Renan dans les allusions qu'il se permet. Il ne nommera E. Sue que le 47 octobre 1845; encore ne prendra-t-il pas alors sur lui d'écrire en toutes lettres le mot de Jésuites (49). On comprend qu'en 1844, il parle seulement d'une « œuvre qui porte le nom de Jésus-Christ ». Mais s’il ne désigne précisément ni cette Société, ni ses adversaires, il les juge sans hésiter. Les « furibondes déclamations » des uns ne le convainquent pas plus que les « panégyriques » des autres. Ils ont également tort : ceux-là voient « souvent du mystère où il n'y en a pas » (ainsi raillera-t-il plus tard les « badauds » qui « voient partout du fantastique », et prennent pour une histoire le roman du Juif errant); ceuxci veulent trouver « dans une institution humaine le type de la souveraine perfection ». Renan, lui, se refuse à regarder tout Jésuite comme un fiodin ou comme un ange. Le « sentiment qu'il s’est formé » occupe le « juste milieu » : autant qu'en décembre 1843, il croit à l'adage : « in medio stat veritas ». Son inexpérience ne se doute pas une minute que cette solution toute théorique est paresseuse. II faut voir de quel ton de supériorité, l’année suivante, il tancera sa sœur, parce qu'elle n'adopte pas ce point de vue.
Il est vrai que son opinion, telle quelle, est assez hardie pour un clerc. Il a l'air d'accorder aux défenseurs des Congrégations presque tout ce qu'ils prétendent; il admet que « leur objet avoué » (est-ce une réserve ?) puisse être le plus saint, leurs moyens les plus purs ; il admet qu'elles portent les plus beaux noms. Seulement. elles sont humaines, c'est-à-dire que les passions y ont inévitablement « leur contingent d'influence et d'action ». De même il ne nie pas qu’elles aient été utiles, mais. « pour certains temps », car elles sont des institutions, et comme telles, immobiles, vouées à un fatal désaccord avec les siècles qui suivent celui de leur naissance, et particulièrement avec le XIX° siècle. Les corporations religieuses y sont « tout à fait déplacées et incompatibles » ; « alors vouloir les soutenir, c'est s’amuser à réchauffer un cadavre ».
On ne saurait être plus net. Or, que l'homme introduise un principe d’imperfection dans des œuvres même approuvées et bénies de Dieu, un orthodoxe modéré en convient volontiers, pour excuser des vices indéniables. Sans doute aussi, la Restauration des Frères Prêcheurs n'a pas rencontré que de la sympathie dans le clergé français, et l’on sait que les rapports de Lacordaire avec Saint-Sulpice n'étaient pas excellents. Mais, que ce moine achète, comme il vient de le faire, la Chartreuse de Ghalais près de Grenoble, qu'il y installe cinq
(48) Des Jésuites, 4-5. Voir Souv. d'Enf. et de Jeun., 190-191, où le mot de Michelet est cité.
(49) L. Int., 332-333 (« un collège de Jés… »).