VI
En 1848-1849, Renan parle ainsi en fils du siècle, — de ce siècle dont les épais murs de Saint-Sulpice, en 1844, le séparent encore, et qu'il regarde avec prévention peut-être, mais avec curiosité. S'il n’en estime guère, dirait-on, l'esprit et le cœur (53), il se garde pourtant
(50) Cf. encore Quinet : « La philosophie se croit victorieuse; et contre des ennemis qui ont ainsi retrempé leurs armes, ce sont des ordres exténués que l'on Fo au combat ! »
) Voir notre article « Autour d’un roman religieux de G. Sand », Rev. d'hist. et ; phil. relig., nov.-déc. 1928, 553. — Des Jésuites, 40, 141. — Ami, t. CXXII,
Dot (52) Q. C., 459; Fragm. int., 46-47.
(53) Les qualités de l'abbé Dapanloup (cf. supra 260) lui paraissent « assez rares >» dans le monde.
de le soumettre à une critique chagrine. Comment sa foi au progrès le lui permettrait-elle ? Une Exposition s’est-elle ouverte au Louvre, au début de juin, il la visite peu de jours avant sa clôture. Une salle « grande à peu près comme Tréguier » (notre Breton gasconne !) offre aux regards le spectacle des produits de l'Industrie, et notamment des manufactures royales des Gobelins, de Beauvais et de Sèvres. On y voit «une Vierge d'un fini parfait », que l'Ami de la Religion loue beaucoup, et que Louis-Philippe, paraît-il, destine au pape. Ce détail n'est-il pas de nature à intéresser Mme Renan ? Le fait est pourtant que le billet du 26 juin n’en dit mot: «Les objets qui m'ont paru le plus curieux », écrit Ernest, « sont les mécaniques, l’orfèvrerie, l'horlogerie et les instruments de physique ». Ainsi l’ancien élève de M. Pinault s'intéresse à la science et à ses applications. Il note que « les connaisseurs’ trouvent encore plus à admirer » aux soieries et objets de luxe, et l'on ne voit pas qu'il en soit séandalisé. Aceuser de matéralisme le régime de Juillet ? Il n’y songe point. L'année précédente, le lecteur des Ecossais n'a-t-i]l pas écrit quelques paragraphes sur l'industrie, qui améliore notre condition en augmentant les commodités de Pexistence (54) ? Ce principe, digne d'un Saint-Simonien, résistera plus ou moins à toutes les raisons que le rédacteur des Débats aura d'être sévère pour l'Exposition de 1855 (55).
Celle de 1844 ferma ses portes le 30 juin. Juillet ramenait pour Renan les visites de fin d'année, qui contrariaient ses goûts sédentaires. Il s'en débarrassa les mercredis, en prenant une voiture quand la course était trop longue. Enfin, le 10, il fit sa demande à M. Carbon. Il n'eut pas le temps d'exposer ses motifs, l'excellent homme lui accorda sur-le-champ l'autorisation souhaïtée. « Il est vrai », ajoute le séminariste au récit de cette entrevue, « que je commence à avoir besoin de repos » : ainsi se justifie-t-il, au moins à ses propres yeux.
Il compte done partir aussitôt que possible : le 23 courant. Le 12, une lettre importante de sa mère lui annonce l'envoi de fonds : le clere minoré pourra s'acheter une «soutane neuve, fort belle, du prix de soixante-cinq franes», qui le posera dignement en Bretagne. Mme Renan le prévient en outre qu'elle viendra à son avance jusqu'à Saint- Brieuc, et que le recteur de Tréguier passera sous peu à Saint-Sulpice,
Effectivement, le mardi 16 juillet, une «grande fête particulière au Séminaire » avait rempli la chapelle pour les vêpres, quand Renan aperçut dans ia tribune le visiteur annoncé (56). L'avis maternel aidant, il le reconnut « du premier coup d'œil d'un bout de la chapelle à l’autre », et il courut vers lui « avec empressement » sitôt l'Of-
fice terminé. Le recteur en conçut un vif plaisir, ce dont Ernest informa sa inère d'un air content.
(54) Il s'agit du morceau inachevé intitulé Introduction; cf. supra 270 ï de l’appel de la n. 7. | L AL GRES
(55) Cf. notamment Essais de Morale, 357 et pp. NIII-XIV.
(56) Ce même jour, l'abbé Bautain prêcha dans l'église Saint-Sulpice en faveur de l’œuvre de Saint Francois-Xavier (Ami, 18 juillet 1844).
DÉPART POUR LA BRETAGNE D oh
Il avait su ce détail par l'abbé Tresvaux, lié avec le recteur (57), et qu'il avait revu le 18. Quatre jours après, il lui fit courtoisement une visite de départ. Ce lundi, ou moins probablement le mardi matin, il passa un second examen sur les mêmes matières que le précédent. L'épreuve était «fort peu de chose », les Directeurs ayant «fort bien sans cela » — il était fondé à le croire — « leur opinion arrêtée sur la capacité de chacun » (58).
Ils n'ignoraient pas, en particulier, quel précieux sujet les quitta le mardi 23 juillet. Ce soir-là, Renan monta en diligence, et occupa la place qu’il avait eu soin de retenir : « la première d'intérieur, de beaucoup la plus commode ». Selon toute vraisemblance, il parvint à Saint-Brieuc le jeudi 25 vers six heures du soir, et il eut la joie d'y retrouver sa mère « toujours la même pour la santé et la gaîté » (59). Il entrait en vacances dans les conditions qu'il avait dès longtemps souhaitées.
(57) Ofentettet L.-du Sent. 3 ; (58) Lettres inédites à Mme Renan des 11, 12 et 19 juillet. (59) L. Int., 199.