GENOUDE ET BELLENGER
prit sur lui de reconnaître à Genoude le mérite d'avoir rendu « un «certain nombre de passages » dans un « style élégant »., Mais que de défauts ! Ses versions « fourmillent de faux sens ; complètement étranger aux langues de la Bible, l'auteur prend souvent le change en rapportant à l’hébreu, par exemple, un sens qui est celui du grec des Septante ou du latin de la Vulgate ». :
Ce jugement, s'il le connaissait, n'empêcha pas l'élève de M. Le Hir d'accepter le volume qui lui fut sans doute offert à Tréguier, puisqu'il l'utilise à partir du huitième psaume. Quel volume ? Le dire au juste n'est guère possible, Renan s'étant abstenu de toute référence précise, et (renoude avant multiplié ses réimpressions sous différents titres, notamment dans ses publications liturgiques, où les Psaumes ont leur place naturelle (8). Le mieux est de songer à sa Sainte Bible traduite d'après les textes sacrés, ou plutôt encore à l’une des traductions séparées qu'il donna du Psautier.
Cette version, la seule que Renan ait en français, acquiert par là une certaine importance à ses yeux. Il lui est, fidèle, sauf tout à fait à la fin, au point de la mentionner au moins une fois sur deux psaumes. et de ne l'omettre jamais au delà de deux psaumes de suite. Il est heureux d'y retrouver une de ses idées personnelles ; il y goûte, jusqu'à l’emprunter, un passage spécialement élégant ou majestueux; il est d'accord avec elle pour attribuer au ps. LXV un caractère eucharistique, ete. Mais il ne se fait point faute non plus d'en combattre certaines interprétations, soit qu'il les juge contraires aux mœurs juives, ou pour tout autre motif.
A partir du huitième psaume également, on voit apparaître dans le manuscrit le nom de l'abbé Bellenger (9). L'ouvrage ainsi désigné comprend la Vulgate et des notes en latin ; paru à la fin du premier quart du dix-huitième siècle, on le réimprimait encore en 1832. Glaire lé recommandait, mais seulement aux « personnes qui veulent entendre la Vulgate… sans avoir fait auparavant une étude approfondie des matières bibliques ». Renan n'y prit pas grand'chose. Après l'avoir allégué coup sur coup, presque toujours en compagnie de Genoude, il cessa, semble-t-il, de s’y reporter.
Cette liste doit être à peu près complète : grâce à elle, en effet, on détermine l’origine de presque tous les renseignements dont le jeune auteur fait état. Une variante de la Vulgate, les extraits des Septante (avec variantes), sont puisés dans Genebrard (10) ; les emprunts aux paraphrases chaldaïques viennent des Lexiques (Buxtorf, Glaire), et des Commentaires (Genebrard presque toujours ; une fois Valable) ; les versions de Symmaque et d’Aquila sont reproduites d’après Glaire, Ge-
(8) Nouvelle Journée du Chrétien, Paroissien Complet, etc.
(9) François Bellenger, né vers 1668, dans le diocèse de Lisieux, et mort à Paris, en 1749. Docteur de Sorbonne, il avait écrit sur Rollin, qu’il accusait d'être faible en grec. Voir Dictionnaire de la Bible, t. IL; et Glaire, Introd., 2° 64., €. V, 27.
(10) Cf. par exemple ps. LXV, titre; ps. CVIII, 10.
nebrard et (une fois) Bellenger. Genebrard encore apprend à Renan le sentiment d'Origène sur l’origine salomonienne des psaumes graduels. Les citations des rabbins s'expliquent : celles de R. Saadia, par Genebrard ; celles de R. Salomon et de Moïse Nahmanide, par le même et par Buxtorf ; celles d'Aben-Esra, par les deux mêmes et par Glaïire. Kimchi enfin, le plus souvent nommé, l’est d'après ces trois auteurs, mais surtout. d'après Genebrard, qui le suit particulièrement.
En revanche, quelques détails supposent une source différente : ainsi un emprunt à Gesenius, une allusion à un sens des « Allemands », une mention de la version arabe, le rappel d'une opinion de dom Calmet et d'une thèse qui, omise par Sicard, figure dans lédition Michaelis, ete. Ces diverses indications proviennent sans doute de notes relatives à certains psaumes, et que M. Le Hir avait confiées ou qu'il envoya à son élève favori (11).
A part cette dernière sorte de renseignements, les auxiliaires de Renan étaient bien faits pour le maintenir dans l'esprit du XVI* et du XVIII: siècle français. Y resta-t-il asservi ? C'est ce qu'on va rechercher, en substituant à l'étude analytique des pièces, un examen systématique des idées. On les classera sous quatre rubriques: critique textuelle, littérale, littéraire, historique.
Si le texte psalmique a sollicité l'attention de Renan, c'est touf d'abord par ses variantes. Non celles des manuscrits hébreux : il ne les connaît guère. Mais ik compare soit deux psaumes entre eux, soit le témoin masorétique et les anciennes versions. La première opération lui découvre, au v. 10 du ps. LX, une faute qui n'existe gas à l'endroit correspondant du CVIIT, bien que celui-ci soit copié sur celui-là. La seconde le met en présence de nombreuses divergences, surtout, eroitil, dans les psaumes les plus vieux. Cependant il arrive qu'une pièce davidique offre peu de variantes; tandis qu'un psaume des Degrés en a plusieurs, malgré son air moderne (12). Comment interpréter ces constatations ?
La critique orthodoxe, portée à surestimer la version canonique, suppose volontiers que ses variantes s'expliquent par un texte hébreu différent du nôtre, et que Saint Jérôme aurait eu sous les yeux. Bien que ce principe ne puisse jouer pour les Psaumes (13), Renan commen-
(11) C£. ps. XVI (et infra, Appendice G, La question de Gesenius) ; ps. CX: p. CXXXVII, vol. 11.480, f° 119 v.; ps. CXX (sur le sens de l'expression « Cantique des degrés » ; les mots : « Zta dom Calmet », « ita Lowth, Michaelis », ex addition). — Cf. supra 395.
(12) Cf. ps. L, 2-3 (« variante accoutumée de ces anciens Cantiques ») : LXIII : CXXX. se :
(13) On sait que le Psautier de la Vulgate est la deuxième version latine de Jérôme, faite d’après le grec (cf. supra 402). Renan l'ignore, mais, comme on le verra il s'aperçoit fort bien, dans deux ou trois cas, de la dépendance du traducteur par rapport aux Septante. De même, il ne. sait pas que son Office contient l’ancienne italique; mais ce qu’il en dit est très sagace (Trav. de Jeun., 124 et n. 5) : elle aussi, en effet, avait été faite sur le grec.