LES VARIANTES
ce par l'appliquer. Par exemple, une addition de la Vulgate est ‘4e style si barbare, qu'il faut croire qu'elle rend un original en hébreu rabbinique; sinon, elle serait plus correcte, etc Le compilateur du ps. CVIII à dû faire sa transcription sur le bon texte du LX*, pour lequel «les Masorètes ou autres » en ont adopté un mauvais, ete.
Eu entrant dans ces vues, notre critique n'a pas lardé à constater une anomalie assez troublante. Les variantes affectent de préférence une certaine catégorie de lettres, quiescentes et serviles, mais non pas, comme il serait naturel, celles que leur ressemblance de forme exposait. aux confusions du scribe. Au contraire, les caractères qui varient diffèrent autant l’un de l’autre que vav ou alef de chêth ; de plus, ils ont souvent des sons voisins. Supposerons-nous que les copistes écrivaient sous la dictée ? Cette hypothèse n'est pas à repousser de prime abord : «bien des choses» l’autorisent. Si pourtant on l'écarte, il reste à penser que les quiescentes s'interchangeaient presque comme étant une même lettre sous plusieurs signes. Mais cette idée ne vaut pas pour les serviles. Persiste-t-on (peut-être à tort) à mettre en cause les copistes, on doit leur imputer moins des inadvertanctes qu'une sorte de système d’indifférence, en vertu duquel ils permutaient ad libitum les lettres en question, et ils « attachaïent peu de cas » aux personnes.
Faut-il aller plus loin, et croire qu'ils ne comprenaïent pas toujours ce qu’ils copiaient ? On y serait enclin, à voir l’auteur du ps. CVIIT se tromper sur les v. 2 et 3, et substituer à un mot du v. {4 un autre qui lui ressemble par les lettres. Cependant celui-ci à aussi le même sens, ce qui est en faveur du scribe. On doit en dire autant des variantes qui intéressent les noms propres. D’où vient leur particulière: abondance, sinon de ce que les moyens ordinaires de l’herméneutique. n’ont ici plus de prise ? Si.donc le texte courant est mieux assuré, c'est que les copistes ont tiré un bon parti de leur connaissance de la langue et de la considération du contexte : ils ont suppléé par là à ce qu’ils nepouvaient lire, qui était « effacé ou autrement ».
Car ces anciens monuments étaient des « brouillons indéchiffrables », de vraies «devinailles». L'écriture antique avait «d'énormes
imperfections ». Tout d’abord à cause de la matière employée : « Il ne: faut pas croire qu'ils eussent du papier clair et net comme le nôtre ». Ensuite par ie fait d'une graphie indécise : «Nous autres, nous arran-
geons [les lettres semblables] pour ne pas les confondre. Mais il ne faut pas croire qu'il en fût ainsi autrefois » : ainsi il paraît que « le vav et le yod des copistes différaient [bien] peu » ; « ils ne mettaient nulle différence entre ces deux lettres ni entre daleth et resch » ete. (14).
Cette « incorrection », à vrai dire, n’a pas dû gêner que les scribes. Les traducteurs eux aussi en auront pâti. Au fur et à mesure qu'il avance, Renan se sent de moins en moins sûr, non seulement que les: Septante ou la Vulgate aïent suivi un meilleur texte, maïs même qu'ils « aient toujours lu différemment de nous, là où ils traduisent différem—
HANIOE pe LXV, 1: CXXII, 6: L,/20, 22:10: OXIIL: XXXIV: OXV, 1.
ment ». Peut-être ont-ils lu notre texte, et alors, ou bien ils traitaient lettres et personnes selon l'usage des copistes, ou bien « ils ne savaient pas du tout l’hébreu, et allaient au hasard et par à peu près ».
Si grave qu'elle soit, cette dernière supposition est fondée. Tantôt c'est une expression voulant dire « sur les Vierges », qui devient dans la Vulgate « pro arcanis ». Tantôt un substantif y est pris pour un verbe, et rendu de telle sorte que le traducteur a dû lire un mot non hébreu. D'où cette conclusion : « La plupart des fautes de la Vulgate qu'on attribue à des lectures différentes sont réellement d'ignorance, puisque c'est par ignorance qu'ils lisaient ainsi ».
Ce n'est pas tout. Parfois la Vulgate a suivi tout bonnement non l'hébreu, mais les Septante. « Cogitatio » à cause de évüüuuos ; « cucurri » fau lieu de «cueurrerunt »), à cause de l'équivoque £5camov. En un endroit Saint Jérôme n'a pas mieux lu le grec que l'hébreu : « potuerunt », à la place de « dulcia sunt », vient probablement de ce qu'il a confondu fouvbnsuv avec mouvrüncav.
De pareilles fautes engagent à n'user de la Vulgate qu'avec circonspection. Cependant on aurait tort de n'en tenir aucun compte il y a des cas où «l'avantage est à» elle. Ainsi son expression «Caelum caelorum », au ps. CXV, est à adopter : car elle est classique dans l'A. T. et elle supplante une leçon hébraïque dont l'irrégularité surprend beaucoup dans une pièce si correcte. Ailleurs encore, l'autorité des anciennes versions concourt avec un autre signe à former un argument « décisif ». En somme, le critique fera sagement de se prononcer sur chaque cas d'espèce (15).
C'est la méthode suivie par Renan dans son. examen du texte masorétique, et premièrement de la ponctuation et de l'accentuation. Quelle en est l'origine ? Moderne, à en juger par les débuts des n°° LXXXVII, XVI, C, et par le corps du n° LXII L'un ne contient que trois mots en dehors du titre : brièveté de chant bien peu vraisemblable: le titre de l'autre, qui n’est probablement pas primitif, complète un demi-verset. Le v. 5 du dernier psaume donne également lieu d'attribuer aux rabbins « la jonction du Séla pour la ponctuation et le Makkaph » : car le compositeur n’eût « pas mis cela en sa strophe », et la mesure en est rompue. Enfin, peu avant l'achèvement de son travail (16), Renan constate que l’accentuation est uniforme dans tout le Psautier. Or, si elle remontait aux auteurs, elle varierait avec les pièces, comme elle varie avec les différents livres poétiques et historiques. Donc elle doit être «postérieure à la collection ».
Est-ce à dire que les Masorètes aient agi «arbitrairement » ? La distribution des accents au ps. XVI le fait croire; mais le cas du ps. LXII ne prouve pas que la ponctuation n'ait « quelque chose de traditionnel ». De {oute façon, on observe qu'ils suivaient moins le sens
(15) Ps 225 XLVT, D'OR RSA NRA CAVE IL OX à OXV, 16; XLVIII, 15. ne à
(16) Au huitième psaume avant la fin (ie CIV*).
SI LA SÉPARATION DES PSAUMES EST CORRECTE 967 qu’ « une sorte de mesure ou de ton » ; et qu’ « ils se sont réglés sur: la longueur par rapport à eux, et non la longueur pour le chant ».
Aussi bien cette analyse vaut-elle pour le jugement à porter sur la division actuelle en versets, qui offre les mêmes caractères. C’est dire qu'elle n'est pas toujours satisfaisante. Le sens laisserait croire que les versets du ps. LXXI sont mal coupés : « peut-être leur coupe devraitelle correspondre à celle des phrases ». D'autres questions du même genre se posent pour les ps. CXXXVII, CXXVI, L, où la Vulgate s'écarte de la division masorétique, soit en égalisant des versets grands et petits, soit par un dédoublement que Renan approuve, etc.
Reste à savoir si les psaumes eux-mêmes sont bien séparés. À cet effet, on interroge leur couleur poétique. On s'aperçoit que le ps. LXV n'a pas tout à fait le même ton avant et après le v. 10 : divisé en deux, chaque partie aurait plus d'unité. Une opération analogue serait à envisager sur le ps. XVI, dont les versets 7 et suivants ressemblent si peu au début. Un second critère est la présence ou l’omission de certaines formules initiales et finales. Voici, par exemple, le ps. XLVIIT : si son dernier mot veut dire « l’air des Vierges », il faudrait plutôt le rattacher à la pièce suivante. Maïs ce n’est guère possible, vu que cette suppression écourterait le v. 15, et qu'il én résultérait au v. 1 du ps. XLIX une addition telle que l'expression « au maître de chœur » serait rejetée au second rang ; or elle commence toujours. Une question non moins délicate est celle des Alleluia, surtout pour les psaumes CXV- CXVII. N'y a-t-il donc pas une règle constante ? Renan serait disposé à répondre négativement ; car en feuilletant — un peu vite (17) — les pages précédentes, il croit y voir que « tantôt l'alleluia commence, tantôt il finit ». Mais ce fait n’est peut-être pas le droit. Peut-être la Vulgate a-t-elle raison, sinon de mettre toujours l’alleluia en tête (même pour le ps. CXIV), du moins d’uniformiser. Qui sait en effet si cette formule ne devrait pas « toujours ou commencer ou finir » ?
L'embarras du critique serait moindre, si ces deux sortes d'indices «<onvergeaient. Mais ils se contredisent plus d’une fois. Alors que la couleur de la poésie justifierait la Vulgate d'avoir coupé le ps. CXLVII après le v. 11, « l’alleluia qui manque au milieu fait difficulté pour lies séparer ». Cette formule ne se rencontre pas davantage en tête du ps. CXV. La Vulgate a-t-elle raison de le réunir au précédent ? Renan imagine une hypothèse qui donne satisfaction à tout le monde.
Son ingéniosité, du reste, va plus loin. Elle n'hésite pas à scruter le texte psalmique, soit pour en affirmer l'intégrité, soit au contraire pour en dénoncer les altérations, additions, lacunes (18).
Les premières ne sont pas “eulement à supposer dans les cas étudiés plus haut ; c’est-à-dire quand les anciennes versions ont lu tout
(17) Cf. enceffet Trav. de Jeun., 253 n. 11.
(18) Sur la substitution de schâkab au verbe « déshonnête » signifiant concubuit, ef. ps. XLV, v. 10. .
autrement. Une « singularité » grammaticale, un défaut d'harmonie dans le style ou l'idée, enfin la quasi-impossibilité de comprendre, sont autant de signes alarmants (19).
Ceux qui décèlent l'addition ne sont pas très différents : manque de suite avec le contexte, rupture du rythme poétique ou superfluité d’expression (parfois les deux ensemble), enfin la nature du vocabulaire. Au ps. XXXIV, v. 13-15, l'omission du nom de Jéhova correspond à un « morceau intercalé ». Un mot moderne, comme il s'en rencontre un au v. 20 du ps. LXXII, n’a pu être écrit par l'auteur de cette pièce évidemment antique. Ce verset est le dernier du psaume. Mais les additions les plus importantes sont celles qui affectent les premiers. En effet, l'auteur présumé du psaume est souvent nommé dans le titre, et même les « rabbins postérieurs » y ont inscrit parfois (au v. ? du ps. LIV) l'indication de la circonstance où le morceau aurait été composé. Les versions anciennes renchérissent encore ; mais Renan ne consigne, semble-t-il, leurs suppléments qu'à titre documentaire (20). Toutefois il retient un détail liturgique que lui offre, chez les Septante et Saint Jérôme, le titre du ps. XCIL.
Quelques mots, pour terminer, sur les lacunes. Reprenons le ps. XXXIV : le v. 21 devait anciennement nommer Jéhova. Car ce vocable se lit dans la Vulgate, et il manque un mètre au premier hémistiche de l'hébreu. De même, au ps. CXV, v. 9, Renan voudrait rétablir, d'après la Vulgate, le mot béth. Ailleurs, ce sont plusieurs mots, ou même deux ou trois versets, qui paraissent avoir été « passés » (21). Supposition hardie, que le jeune critique sent le besoin de justifier, en faisant valoir la nature spéciale de la pièce. Enfin il ne serait pas loin de penser qu'originellement, tous les psaumes débutant par « Confitemini Domino quoniam bonus » ont dû contenir, comme le CXXXVI:, la répétition du refrain « Quoniam in aeternum etc. » (22).
Comment expliquer ces divers changements ? Renan n'est pas à court d'hypothèses, imaginant par exemple que le copiste « se sera ennuyé de répéter » ce refrain (23), mais surtout curieux de rattacher la faute à une particularité graphique. Ainsi le mot « Jéhova » sera tombé plus facilement, parce qu'il s'écrivait peut-être en abrégé. Même supposition pour rendre compte, au v. 6 du ps. LXIV, de la confusion des pronoms lamo et lanou. Ces vues sont banales, à côté de l'exercice de haute école auquel le jeune homme se livre au ps. L. D'où vient, au v. 10, le mot alef que le sens ne réclame point ? C'est, remarquons-le, le nom de la première lettre de l'alphabet, On serait tenté de croire que le scri-
(19) Cf. ps. LXIV, 7; LXXII, 5, 16; CXXVII, 2b; peut-être OX, 3; CXELI, 5. (20) Cf. ps. LXV et CXXXVII (àvemiypapos en hébreu).
(21) Cf. ps. LXIV, v. 7; CVII, avant le v. 39.
(22) Cf. Trav. de Jeun., 220-221.
(23) Voir d'autres spécimens de ses conjectures à ps. CXIII, 8 (sur le voisinage de vav paragogiques et son effet) et CXX, 4,