‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 271 sur 369 · III · texte numérisé non relu

III

La seconde tâche, et la principale, est de comprendre. C’est ici surtout que servent les versions, les nouvelles comme les anciennes. Renan les utilise avec éclectisme. Il ne s'interdit pas de“chicaner la Vulgate, mais il sait aussi en reconnaître l'élégance : il est vrai que cette qualité, parfois, ne va pas sans un certain vague-et un manque de suite (24).

Or, personnellement, il est épris de correction, de clarté, de logique, de précision. Hélas ! le caractère propre de l’hébreu ne permet point toujours de satisfaire à ces exigences. Aussi doit-il se contenter, à l'occasion, d'un compromis.

Il est bon grammairien. Pour lui, c’est une considération grave, sinon décisive, que tel sens soit « le plus grammatical ». Il tient compte de toutes les parties du discours. De l’article, dont l'absence et la présence sont également significatives, Si melekh veut dire, en un endroit, « au fils de roi », c'est-à-dire « au roi »; si, ailleurs, l'expression « grand roi » ne désigne pas Dieu, c'est parce que l’article manque; au contraire, là où il est, on entendra « l’aigle, chose connue », probablement d’après une légende. Les formes, les temps du verbe, ont leur valeur : il ne faut pas y « faire violence » gratuitement. Les prépositions jouent un rôle important dans les titres : c'est une «raison pour » admettre telle hypothèse, qu'elle exprime le mêm local du ps. CXX. Même scrupule à l'égard des conjonctions, et aussi de l’accentuation qui, par

exemple, n’induit pas à lier deux membres de phrase, etc...

Renan n’est pas moins rigoureux en lexicologie. Le respect du sens propre lui interdit d'entendre par « Négueb » une chose qui « ne s'appelait pas techniquement ainsi ». Il s'attache à la « signification littérale » d’un mot comme « Degrés ». L'acception métaphorique n'est admise qu’à bon escient : il ne veut pas voir, au v. 7 du ps. CX, l’image du « torrent des tribulations »; car « rien ne prouve qu'elle fût usitée »; elle suppose une « expression inconnue en hébreu » etc.

” (24) Cf ps. XXXII, 4: LXIL 8; CIV, 8, etc...

En cette matière, du reste, le contexte est le grand maître. C'est lui qui détermine, au v. 21 du ps. CII, zäbä « à s'appliquer aux anges D la signification de « dividere », au v. 8 du ps. CVILL, est nuancée par les tours synonymes du verset suivant; l’ensemble du ps. XX détourne de rapporter à Dieu l’affixe du v. 6 : cette apostrophe serait quasi-unique dans le morceau. Or Renan tient beaucoup, il tient même trop parfois à la cohérence, à la liaison, à la « suite ». Il résiste mal à l'envie de traduire le v. 5 du ps. LXXVI, d'une manière qui « ferait une belle suite avec le v. 3 ». Les v. 7b du ps. LXII, 3 du CX° le rendent perplexe : comment se fait-il que l’un soit si « décousu si on l'entend au propre », et que l'autre « présente un sens peu en harmonie avec le reste » ?

Une autre qualité qui le décide pour un sens, c'en est le « naturel ». S'il en admet un qui « nous paraisse bien détourné », c'est vraiment qu'il ne peut s'arranger autrement. La recherche excessive, la « singularité » de l'idée, forment, pense-t-il, autant de présomptions défavorables. En revanche, il lui arrive d'être plus sensible qu'il ne le: devrait à la « beauté » et à ses nuances. Il se féliciterait de « conserver », au v. 2 du ps. CXXXI, cette « belle image » (qui est un contresens) : « mon cœur est sur moi, à ma poursuite ». Entendu de la Création, certain tableau « acquiert. une majesté toute nouvelle ». L'« élégance » est encore prisée davantage (25).

Ces différents principes porteraient à faux, s'ils négligeaient de s'accommoder au « génie » de l’hébreu. C’est à quoi Renan est attentif; au point de laisser tomber une hypothèse « trop contraire » à ce génie, et d’hésiter à construire des abstractions en sujet de la phrase, vu que c'est « peu dans le goût hébreu » (26), etc.

Parmi les particularités de cette Jangue, il en est une qui, plus que toute autre, doit servir de guide : le parallélisme. Par Ià sont élucidées bien des expressions, depuis bäsär (qui veut dire caro et non anima), jusqu'à celle de « fils de l’homme ». Par là s'identifient les noms de lieux : peut-être Succoth au ps. CVIIL (v. 8), sûrement Tharsis au LXXII° (v. 10). Aussi doit-on préférer les versions qui donnent le mieux satisfaction sous ce rapport : celle de Genoude, par exemple, au v. 14 du ps. LXXXV. La même considération confère, au v. 16 du ps. CIV, « une grande force à l’idée de Genebrard » (27).

Au lieu d'aider, comme celui-là, le traducteur, d'autres traits propres à l'hébreu compliquent sa tâche. Les temps des verbes sont si in-

(25) Ps.,CXV, 16 LXXIT de XVIII, 3 CII, 5; CIV. 2 (où Renan finalement ne tient pas compte de l’article) ; LXXXV, 5 et 11; COX, 7: CXXII, 1-2 ; LNTERR EX CVIT RON SSID SENS D MO MON INR XLV, 9; XCIIT, 1; CX, 3; XXXIX, 6; VIIL- 6; CIV, 8 et 5-9: LXXXV, 14: CXV. 9

COOP TRRN EMTEC

(27) La répugnance de Renan à admettre la moindre dérogation au parallélisme influence jusqu'à sa critique historique : un instant, il situe le lieu d'origine du

ps. CVII, de manière à ce que « mer » puisse équivaloir à « sud », ainsi que le requiert cet usage (v. 3).

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