‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 272 sur 369 · INDÉCISION DES TEMPS ET DES PERSONNES · texte numérisé non relu

INDÉCISION DES TEMPS ET DES PERSONNES

déeis qu'on ne sait, dans tel endroit, que choisir, le futur ou le passé. Là, une tournure déprécative engagerait à mettre la phrase précédente au futur. Ici, l'équivoque est si grande que Renan se prononce tout d'abord pour fuimus, puis pour erimus (en tâchant de l’« expliquer grammaticalement » par l'influence d'un premier membre) ; et qu'il en revient finalement à « ful » dans sa version française. 1 n'est pas sans se méfier des cas où le futur vaut un présent indéfini : ainsi le judicabis du ps. LXVIT, au v. 5. Au ps. CIV, s'il est tenté de voir, comme Lowth, des futurs dans certains verbes (v. 20), il se résout en dernier ressort à « les prendre tous en présents réels » (28).

Cemment s'expliquent ces faits ? Sans doute la pensée du psalmiste abandonne-t-elle le présent pour adopter un autre moment, d’où elle obtient une perspective nouvelle. Tantôt elle choisit dans le passé, soit l’époque de la création (comme l’a fait, selon Lowth, l’auteur de ce ps. CIV, ce qui lui a permis d’« apprécier en futur tous les effets de la nature »), soit la veille ou le matin d'une victoire (29). Jusque-là, note Renan, ce procédé « n’a pas de difficulté ». Mais, ajouté-t-il, « souvent cela n'a pas lieu ». C'est-à-dire, probablement, que le compositeur ne craint pas d'anticiper l'avenir, de se transporter, et dès le premier verset du ps. CXXVI, à l’époque du retour. Or, qui ne*voit le De de cette habitude avec la doctrine des prophéties ?

Cette question réservée, il y a lieu de signaler encore ‘un caractère assez déconcertant du texte hébreu. Il est tel, parfois, qu'il ne faut pas y « chercher de grammaire ». La personne reste indéterminée, comme si l’auteur ne s'était pas décidé entre « il » ou « tu » : d’où les libertés des anciens traducteurs, pardonnables dans une certaine mesure, puisque le participe emiltens, par exemple, signifie aussi bien emittis que emittit, ou que « Jehova pars n'est pas plutôt Jehova est que Jehovaä tu es etc. ». La même négligence paraît s'être appliquée aux cas. Voici trois mots qui pourraient bien être « jetés » où ils sont comme « une simple répétition, sans égard si elle est au génitif » ou non, etc... (30). ë

Ces constatations sont de nature à faire réfléchir l’hébraïsant moderne. 1] hésitera à « trop préciser », à « presser » le texte « à la rigueur ». En effet, « ce n’était peut-être pas précis dans la pensée de l’auteur lui-même ». Le vague serait de droit chez les Hébreux, pour le, « liaison » comme pour l’ « idée ».

A vrai dire, ce principe ne doit pas être pris au pied de la lettre, du moins quant au discernement des interlocuteurs. Renan a beau se répé-

ter que c'est « peut-être un tort » — « les Hébreux n’en ayant pas l’idée » — de chercher l'endroit où l’on passe d'un discours à l’autre, il

(28) Ps. KONII, 1 ;,CNIL, 1; XVI, 9; CIV, 19; XLVEFE, 15; OX, 3; LXXXV, 5 et 12; OXXII, 12; CXX VI, 1.

CIO pPERCMIIE NT:

(30) Ps. CIV, 10; XVI, 5; LXV, 6.

Due PRÉPARATION AU PROFESSORAT

n'en déplore pas moins le manque de transition, il ne s’en attache pas moins aux personnes, aux affixes, quand ces signes peuvent lui apprendre qui parle, ou qui est interpellé. Encore ne Se flatte-t-il pas de bien deviner. Au ps. CVIIL, v. 8, ce qui suit Locutus est est-il « dans la bouche de Dieu, ou dans celle du poète » ? Qui sait si les premiers mots ne sont pas dits par Dieu, et si le poète ne l'oublierait pas” insensiblement, pour venir « à parler en son propre nom » (34)%2

Il y a moins d'inconvénients à respecter la nature de certaines 10cutions hébraïques, qui sont « de ces vagues, allant à tout » : « salut », « triomphe », ou, au v. 9 du ps. CVIII, ces « mots vagues, dans le goût oriental, rempart, tête, ete. Peut-être la couronne; peut-être l’oreiller. ». De même l'expression « arbres de Dieu », dont la traduction ne doit pas dissiper le « mystère »; non plus qu’elle ne prétendra parti culariser les allusions « générales » à l'extrémité de la terre, etc. (32).

Cette considération -des idées devient encore plus délicate, quand l'exégète examine si tel sens est ou non « dans le eyele » juif, oriental, ancien. Une réflexion comme celle-ci : « Suadet natura sueta idearum hebraicarum » l'y rendra favorable, tandis qu'il s'en détournera plus ou-moins, s’il le juge « en dehors des idées juives », ou « peu dans [ces] idées ». Rapporte-t-il au ciel plutôt qu'à Dieu l’affixe du v. 3, au ps. CIV, c'est pour mieux se conformer à la « physique ancienne ». Applique-t-il à Sion le v. 2 du ps. XCIIT, c'est parce qu'il « fait une idée bien juive ». La raison opposée l'empêche de traduire, au ps. CXXIX, v. 6 : « desséchée avant de fleurir », etc...

Enfin il en usera de même avec lhistoire des mœurs : sacrifiant toute version qui les choquerait trop ouvertement, et se décidant pour celle qui répond le mieux à ce qu'on en sait (33). Mais ies mœurs d'une nation, et encore plus ses idées, se modifient avec le temps. Si done un psaume est antique, et qu'on n'ait pas lieu de suspecter son intégrité, il ne doit pas contenir de traits.modernes, et inversement. Au ps. VII, on ne traduira pas le v. 6 par « minuisti eum paulo minus etc», car « cette idée. n’est pas bien antique ». Au ps. LXXI (v. 15 et 19), on ne rendra tel mot par ycauuareix, telle expression par praedicare usque ad caelos, que si le morceau est des plus modernes,

La date d’un psaume n'est pas non plus sans influer sur son aspect littéraire, et c'est là, pour le traducteur, le dernier point à considérer. Un poème « correct », « peigné », ne saurait comporter une construction irrégulière; tandis qu’un fait anormal se conçoit à la rigueur dans un psaume « compliqué de construction ». Que si d’ailleurs il a un reflet étranger, on a le droit d'y supposer tel sens à un mot « comme à son identique en chaldéen » (34).

(SDL Ps LXXX VIT, 6-7 GC MOV OC XX MS ANNE MONET (32) PES OX, 3: LXXXIT SOIN MOT LL LM OXITI, 4" LXNTE 2:

(33) Cf. ps. LXXXVII,, 5: CXXITLS 5 XCIIL 2:1CX, 4 XLVE 10, (34) Ps. CXV, 16; XX, 6: XXI, 6: OXXXVIE, 3. |

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