‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 278 sur 369 · DE LA VERSIFICATION AU GENRE LITTÉRAIRE D · texte numérisé non relu

DE LA VERSIFICATION AU GENRE LITTÉRAIRE D

refrain proprement dit ; la première, dont l'emploi est d'ailleurs « particulièrement remarquable », n’est qu'un récitatif.

Bien identifié, le refrain révèle un trait important de la liturgie hébraïque. Le chant, auquel la forme poétique des psaumes est presqu: toujours adaptée, s'exécutait souvent par des parties alternées. Qu'estce que le Quoniam in acternum misericordia ejus du ps. CXXXVI, sinon la formule par laquelle le peuple répondait ? Le refrain ne serait ainsi que le rudiment de l'espèce de dialogue qui s’établissait entre deux chœurs.

Parmi les pièces qui offrent cet aspect, il faut citer le n° LXXXVIL Peut-être le CXXXVII‘ lui-même comporte-t-il un « changement de chœur » entre les v. 6 et 7. Dans les versets 9 et précédents du ps. CXV, les seconds membres sont apparemment la réponse du chœur. Cette « forme dialogique de chœur » ne s'étendrait-elle pas à tout le psaume, ainsi qu'au CXIV* ? Renan finit par n'en pas douter : il précise même que « le premier chœur disait quelquefois deux vers » en vue de la variété. Au ps. GXXI, les versets 1 et 2 supposent qu'un chœur demandait: « D'où me viendra mon secours ? » et qu'un autre répondait : « Mon secours me viendra de Jéhova ». Le dialogue du ps. XXIV était établi du dehors au dedans du temple. Et il doit en avoir été de même au ps. CXXXIV, dont les v. 1 et 2 étaient dits par « ceux qui montaient », et le v. 3 par les Lévites de l’intérieur : ce qui donnait à la reprise rythmique une « élégance spéciale ».

On en à terminé, ou à peu près, avec cette patiente anatomie. Renan l’a pratiquée dans un double esprit. Tout d'abord, en fidèle disciple de Lowth. Son étude de la versification, par exemple, n’est pas sans rapporter les vers d’un psaume à son genre littéraire : ici le mètre est celui des « petits vers lyriques », là « le grand vers didactique » frappe, sauf en un verset, par son uniformité (60). C’est que chaque pièce peut et doit être rangée dans l’une de ces espèces que décrit le second tome des/ZLeçcons. Si le jeune homme appelle le ps. XCVII hymne, puis ode, il s'efforce ensuite de définir et de classer plus rigoureusement.

En principe, on peut tenir pour des odes les psaumes LXII, CVIIT, CXIV, le LXXVI°, un de ces morceaux qui « d'un exorde calme passent au plus haut sublime », etc Le ton en est « haut », ainsi que le réclame la « grande circonstance » à célébrer ; la marche, « lyrique », surtout par l'effet de « stances mêlées ». Lyriques également, un prélude comme le « Mon cœur s'excite etc. », des « cris » comme les versets intercalaires, des « écarts » comme celui qui consiste, quand le poète veut adresser des reproches au peuple juif, à les mettre « dans la bouche de Dieu », etc. De telles odes contiennent ordinairement des sélas. Cette annotation manque au contraire dans les hymnes. Composés davantage « à plaisir », « avee calme et de dessein formé », ceuxci ont une marche « plus posée », un rythme « uniforme ». On y voit

(60) Ps. IV, XXXIV.

des répétitions, un dialogue. Le modèle en est le ps. CVII, « vrai morceau littéraire ».

Ces caractères se contrarient parfois, donnant au psaume un àspect équivoque. Le n° OXIV ‘sera rangé parmi les odes, malgré son dia- Jogue :; le GXV* parmi les hymnes, malgré son air à part, qui en fait une « sorte de fragment ». Le LXVI* et le CIV* seraient des hymnes, mais l'un a trois sélas. L'autre a toute la hauteur de l’ode, et son véritable intérêt est d'attester l'existence de la « poésie descriptive » chez les Hébreux. Il en est le type, encore qu'un trait essentiel y soit moins marqué que dans un psaume pareil, le CXLVII:. Il faudrait rapprocher de: ces deux morceaux le LXV°, dont les versets 10 à 14 forment un passage « un et sui juris dans la littérature hébraïque ».

Quant aux genres didactique et élégiaque, ils sont très inégalement représentés. Au premier appartiendrait le n°XXXIV, psaume alphabétique et sans mélange de vers. Le second, dont le modèle est le ps CXXXVII, compte aussi plusieurs pièces assez variées, depuis l'élégie « morale » (ps. OXX), jusqu'à ce qu'on pourrait appeler la « pièce élégiaque ». Cette dernière sorte n'est pas rare dans les Psaumes choisis (61) ; elle contient souvent « l'accompagnement moral » des morceaux mi-géNÉTAUX, mi-circonstanciés, et presque toujours, le « cri de confiance » final.

Ainsi la rhétorique fournit des cadres qui ne sont pas sans éclairer les tableaux. On a profit également à confronter ceux-ci avec les textes liturgiques du christianisme. Le Gloria in ercelsis etc. aide à comprendre le lien des ps. GXIV et CXV. À l'oreille du séminariste résonne encore l’« alleluia des Offices », grâce auquel il eonçoit comment celui « des titres fait partie des psaumes ». Il ne parle pas du refrain sans songer à l’'Ora pro nobis des Litanies, et au Gloria Patri des cantiques. Ses hypothèses sur le Quoniam in aeternum etc S'autorisent et de ce que la première formule « ne se met pas à chaque saint », et de ce que la seconde, à force d'être employée comme finale, est passée « en dicton vulgaire ».

Cette sorte de rapprochement donne des vues sur la nature d'un psaume ou d'une collection. Le XCIII est comparable à nos Hymnes du Commun du Bréviaire : c'est un pur « hymne pour tel ou tel jour ». La théorie des psaumes graduels s'inspirera utilement de certains faits qu'on observe dans notre liturgie : l'Office n'applique-t-il pas « aux Vierges et aux Confesseurs [des] psaumes qui, pourtant, n'ont point été composés pour eux » ? Nos liturgistes n'ont-ils pas « rassemblé pour les Vêpres etc. de tel et tel jour des psaumes ayant entre eux quelque analogie » ? Un procédé analogue expliquerait le recueil des Degrés, dont les pièces avaient pu être rapportées, bien après leur

(61) Ps. VI, XXXIX, LXIII-LXIV, CXLI. En fait de « prière » juive proprement dite, le meilleur spécimen est le ps. XX. ,

composition, à une cérémonie semblable, pour le sentiment général, à notre ps. CXVII (62).

En distinguant, comme on vient de le faire, rédaction et exécution, on quitte le point de vue strict de la critrque littéraire. Incomplète, en effet, serait une exégèse des psaumes purement intrinsèque. Il reste à les envisager dans l'histoire ; à les rapporter, s'il est possible à leurs circonstances, à leur auteur, à leur époque.

Certaines pièces offrent des facilités à la première opération, soit qu'elles s'appliquent à « telle circonstance de la vie d’un homme » (Renan les appelle « individuelles-circonstantielles »), soit qu'elles méritent seulement d'être dites « de circonstance ». D’autres sont mixtes: : on n'y « fait allusion à la circonstance que dans quelques strophes, puis dans le reste on exploite des lieux communs ». Enfin les psaumes « purement moraux » ne se ne « ostensiblement à aucune 20e constance » (63). / =

Les cas extrêmes sont aïsés à reconnaître. Ceux du milieu, au contraire, donnent lieu de douter, non seulement si-le sujet est « circonstanciel » ou non; mais si, l’étant, il met en scène‘une personne ou une collectivité. De là l’indécision de Renan en face des psaumes CXXVII, XLVIII, CXIII, EXV.. Le LXXI° serait à considérer comme une pièce nationale, provoquée par la captivité, si son v. 9 n'engageait plutôt à y voir la « prière d'un homme dans l’adversité ». Le ps. VII, dont l’auteur semble passer de David à l'homme, peut comporter à la fois un sens particulier et un sens général.

Cette. incertitude, on le sent, a été pénible au jeune critique. On ne saurait croire à quel ‘point il appréhende de ne pas SOVEISE l'« intérêt de circonstance » qui s'attache peut-être à tel texte : qui sait, par exemple, si l’exaltation du T'hodäh, au ps. L, n’en avait pas un pour le peuple hébreu ? Lors même qu'il se met- en garde contre cette tendance à particulariser, jies actes démentent le principe. Ainsi, à peine a-t-il écrit des psaumes graduels : « Il n'est pas nécessaire de les rapporter tous à un objet déterminé », qu'il tente une nouvelle identification, Mais ces mouvements divers, perceptibles dans l'étude des ps. LXV et CXXI, n'ont pas à se produire à propos du n° CX : ici, obscurité complète, que l'ignorance totale où nous sommes de ses circonconstances enlève tout espoir de dissiper.

La question se complique encore de ce que l'occasion étant donnée, on ne sait pas toujours (à moins qu'il ne s'agisse d'odes d’'intronisation, d'épithalames, etc. etc), si le psaume a été composé, ou seulement chanté pour elle. Ce point a déjà été touché au sujet de la

(62) Ps. OXLVII, 1: CVII, 1; CXX; CXXI.

(63) Ps. davidiques: — ps. LIV; LXXVI; — XVI; XXXIV; CXII; XLVIT ;

VIII ; CII ; — CXXVIII. à

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collection des Degrés, dans l'hypothèse, à laquelle Renan se rallie un moment, où ce mot du titre indiquerait la circonstance. Il serait à examiner également au ps. LXV, si l'on tient compte des noms propres mentionnés dans la Vulgate. Et il commande les distinctions à observer dans notre analyse.

On s’occupera en premier lieu des psaumes à caractère plutôt collectif, et des conditions où ils furent exécutés (64).

Le titre, dans l'hébreu ou dans la Vulgate, renseigne parfois à cet égard : ainsi pour le ps. VIII, qu'il désigne comme une chanson de vendangeurs ; le XLVIII, dont il apprend qu'il était chanté le lundi. Ses indications sont confirmées par l'examen interne des n°° XCIIT, LXVI et LXXVI. Le premier a dû appartenir à une cérémonie du vendredi, commémoratrice de l’affermissement de la terre; le second, être chanté (à cause de son v. 9) à la fête de la résurrection. Le troisième, qui montre « le culte singulier et exclusif de Jéhova en Judée », implique une solennité où « cette idée était excitée naturellement avant tout ». Des verbes employés dans un autre morceau le rapportent, semble-t-il, à « quelque circonstance où l'on entrait au temple pour offrir des victimes ». Des allusions au séjour de Dieu dans l'arche pourraient bien signifier que les exécutants se tenaient devant cet objet. Et le in suncto ejus etc. du ps. CL suppose un chant dans le sanctuaire avec un jeu instrumental dans le temple.

De son côté, le ps. LXV, qui fait allusion à la fertilité des champs et au bonheur des sacrés parvis, se situerait durant le séjour annuel des tribus à Jérusalem, consécutif à la moisson. Sans doute en est-il de même des psaumes graduels, si l’on doit y voir des « couplets pour les diverses phases » d'un itinéraire. On entonnaïit peutêtre le n° CXXII au départ, un autre en route, un troisième à l’arrivée, le CXXXIII® (où l’image d’Aaron est évoquée fort à propos) pendant la réunion, le CXXIV* en quittant le temple, etc. A moins qu'il ne faille songer au retour de Babylone, et croire qu'on chantait ces pièces quand on avait une côte à monter (d'où leur nom).

Ni l’une ni l’autre de ces solutions, pas même la première, ne plaît assez à Renan pour qu'il cesse de s'intéresser au problème. Qui sait si l'on ne devrait pas plutôt rapporter ces quinze psaumes à une « cérémonie successive », faite d'une suite de quinze stations, à chacune desquelles on en aurait chanté un comme prière ? Le séminariste se représente-t-il l’analogue d'un chemin de croix ? Il semble plutôt (bien qu'il ait d’abord traité cette hypothèse d' «imagination talmudique ») s'être rallié finalement à l'idée d'une cérémonie (peutêtre nocturne (65)), consistant dans | « ascension » des quinze degrés

(64) Parfois, mais rarement, Renan envisage plutôt l'occasion de la composition. C'est le cas pour le ps. XCVIII, où d’ailleurs il commente à faux le mot novus : « cela », écrit-il, « convient bien à un cantique fait pour quelque circonstance, pour laquelle ï est nouveau ». Un commentateur lui apprend ensuite (ps. XCVI) que ce terme appartient à un exorde « traditionnel et formulaire ».

(65) Voir en effet le in noctibus de. ps. CXXXIV, 1.

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