‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 281 sur 369 · LES INDICES FORMELS · texte numérisé non relu

LES INDICES FORMELS

Les faits du premier genre ne sont pas toujours commodes à interpréter. Que penser, par exemple, d'un affixe qui sert à deux verbes ? «Les anciens eussent-ils fait cela ?» En revanche, un régime précédant le verbe, ou des participes présents entremêlés de futurs, sont de sûrs témoins de modernité : la seconde particularité, notamment, est fréquente à l'époque de la captivité. Un autre relevé fort utile, c’est celui des noms de lieux et des formes étrangères. Salem (pour Jérusalem) certifie l'ancienneté du ps. LXXVI. L’abréviation sché, si fréquente dans les psaumes graduels, a dû contribuer à les faire croire de Salomon. C’est, en tout cas, un chaldaïsme, spécial aux pièces récentes, comme le schëna du ps. CXX VIT (v. 2). Pareillement, au v. 6 du ps. LXXVI, un chaldaïsme ou syrisme, qu'on retrouve chez Isaie, « indiquerait une modernité ». Il en est de même des termes abstraits, de l'expression caelum sanctilatis, et peut-être du mot important de Mächiach. Telle appellation de Dieu daterait le morceau qui la contient de l’époque où ce nom a commencé d'être substitué à un autre. Enfin l'on est en droit d'admettre que là métaphore schoub, au v: 5 du ps. VI, est prise d'un retour de captivité. À 2

Tous ces traits, joints à d’autres, produisent la différence des styles. « Sentent le moderne » plus ou moins- la suite -établie entre plusieurs versets au commencement d’un psaume, le in fe par quoi un autre débute, le « ainsi, de même » d’un troisième, enfin un lémor, 1à où les anciens eussent mis « le discours de suite » (73). Leur seule construction suffirait à désigner les morceaux antiques : « abrupte ou nulle », dure, embarrassée et elliptique, avec un « ton interrompu » dans les plus vieux, et de très nombreux changements de personnes; concision parfois extrême. Au contraire, les psaumes modernes, dans ce qu'ils ont de meilleur, sont plutôt faciles, « pleins », élégants, corrects. Pour rencontrer un style incorrect, il faut descendre à un2 époque où l’hébreu n'était plus vulgaire. Jusqu'à cette dernière décadence, s'étagent des pièces dont la modernité ne se montre plus guère que par des tares grossissantes : monotonie, prolixité, lourdeur, insistance, besoin de tout dire, répétitions qui n’ajoutent rien mais qui fatiguent, « accumulations emphatiques », — voilà ce qu’à partir d'un certain degré on peut appeler manière rabhinique (74).

Outre ces caractères formels, l'analyse révèle dés qualités et des défauts qui sont déjà quelque peu ceux de la pensée. L’élégance et le bon goût appartiennent à « la période poétique de la captivité. Les autres n'étaient pas si fines » (75). Le « manque de naturel », lui, décèle une basse époque, etc. L'impression de « couleur », ici encore, commande les jugements du critique : la couleur du ps. OX le rattache à l’ancienne poésie, la « couleur synagogique du temps de J.-C. » frap-

(TRS XXL AL ICXLVIT 2) A A CXXIV EL: CXXXV, 18" CXXX VII, 8 CON E TE EX X, 2 TAN TT:

(TA) PSN CXXIV, LXXI, XLVIII, 9 et 11; LXXI, 11.

(75) Ps. CXXVI. Cf. encore ps. C, CXXII, CXXX-CXXXI.

pe le lecteur du ps. CVII, etc. Bref, le Psautier est comme réparti en zones diversements colorées, où certains points tiennent lieu de repère par leur ton plus accusé. Si parfois l’on est, en le regardant, sujet à une illusion d'optique (76), l'examen plus approfondi du fond — idées et faits — fournit heureusement une possibilité de contrôle.

L'étude des idées est très importante. Celles du v. 32 du ps. CVIT, par exemple, serviront « en tout cas pour déterminer l'époque de la composition »; au ps. LXXVI, « l’idée d'appeler à cette fête les nations étrangères. indiquerait peut-être quelque chose de l’époque » etc. Aussi Renan quitte-t-il rarement un morceau sans s'être mis à ce point de vue, d'où même, une fois, il croit apercevoir une addition (77). Il fait ainsi des conjectures, souvent négatives, sur les psaumes CVII, LXVI, CXV, CXXX, L, CXLVIT. Un texte respire-t-il l'« enthousiasme religieux », c'est qu'il ne date pas de l'ère des Rois, où ce souffle, selon Renan, ne se sent plus : il remonte au temps de David.: Ne sont pas de cette époque, en revanche, les pièces qui ne: mentionnent ni l’arche ni Sion. Celles qui n’'invoquent ni Sion ni Jérusalem ne proviennent pas de la captivité de Babylone; tandis qu'on aurait lieu d'y rapporter (encore que ce signe ne soit pas décisif) celles qui s'occupent beaucoup des nations étrangères. Des indices plus sûrs de modernité, ce sont certains « lieux communs », l’obsession d’iniquités dont le pécheur doit se libérer, la répugnance pour les sacrifices sanglants, l’insistance à dire que Jéhova favorise non les puissants, mais ceux qui le craignent. Le « pius cultor Jehovae », notamment, au ps. LXXXV, a l'air récent; de même que ce début du ps. CXXVI : « Lorsque Jéhova voulut ramener les restes de Sion, ce fut pour nous comme . un songe » : l'idée de songe est « trop cultivée et trop fine pour être antique ». :

Des notions qui peuvent aussi guider cette recherche sont celles qui dépendent de l’état intérieur du peuple hébreu ou de ses relations avec le dehors. Ainsi l'opposition qu'on voit au ps. CVII entre l'Ecclésia et le Sanhédrin, atteste son extrême modernité: le prosélytisme du ps. LXXVI serait naturel à une époque comme celle de David et des Rois, où « la suprématie s’étendait sur les nations voisines, etc. ». L'histoire proprement dite d'Israël doit done être, elle aussi, prise en considération.

° Et tout d'abord, l'histoire politique. La biographie d'un souverain se rappellera opportunément au critique: soit que le v. 7 du ps. XL, traduit d’une certaine façon, puisse « bien s'appliquer à un prince choisi par élection, comme David », soit. que ce même David, mais

(76) Voir les variations de Renan sur les psaumes graduels : la couleur, penseve d'abord, en est celle de la captivité: un moment après, il la trouve antique dans plusieurs.

(77) C'est au ps. LXXITI. Si le v. 20 avait été écrit avec le reste, il ne qualifierait pas de « prière » une pièce qu’on eût plutôt alors regardée « comme chant poème, etc. ». é

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