LES DEUX ÉPOQUES PRODUCTRICES
conçoivent guère si le poète avait sous les yeux « des ouvrages écrits ». On admettra done, du moins pour les ps. CXXXV et LXX, qu'ils furent « composés des lambeaux que [leurs auteurs] savaient par cœur des <antiques les plus familiers aux Hébreux ». Cependant le caractère du ps. GVIII, où l'imitation est si servile, ne favorise pas cette hypo- .thèse, et Renan ‘en revient à croire que les originaux étaient écrits, mais sans texte bien fixé.
De ces diverses observations ressort, de plus en plus nettement, le rôle des « rabbins collecteurs ». Il faut le considérer, pour ainsi dire, par les deux bouts. D'une part, le voisinage de deux psaumes aura incité à en fabriquer un troisième avec eux, la fin brusque du n° CXIV aura donné l'idée de le continuer. D'autre part, il n'est pas vraisemblable ‘que le total des Psaumes se soit trouvé être de cent cinquante: ce « compte rond » est suspect. Voici plutôt « ce qui sera arrivé » : « le collecteur aura trouvé, [par exemple] cent quarante-sept psaumes, puis il aura. désiré qu'il y en eût cent cinquante. Il aura pris et collé ensemble des lambeaux pour en former lé-nombre complémentaire ».
Ainsi — et-c’est là, selon Renan, la « vraie manière d'envisager » le Psautier —, ainsi s'est formé un recueil, dont les éléments apparaissent comime des « chants et pièces diverses, composés à des époques et par des auteurs différents ». Comment les situer dans l'ensemble ?
Les psaumes sont nés surtout à deux époques « productrices », l'ère davidique et salomonique, et le temps de la captivité de Babylone (85); on peut done, en gros, les répartir entre anciens et modernes, certains étant entérieurs. même à David, et d’autres postérieurs à la captivité.
David aurait composé le ps. IV (à moins qu'il ne soit d'un prophète), les n° VI, LIV, LX, LXIII, CXLI, et le graduel n° CXXXI. Le XCVI° se rattacherait au transfert de l'arche qui eut lieu sous ce prince. De son temps seraient également les ps. XXXII et LXV, ce dernier malgré certains détails qui s'appliqueraient mieux au retour de Babylone. On rangerait dans le même groupe le LXXVI°, encore qu'il puisse également être de l'ère des Rois ou d’une époque plus récente, et le LXXXVII"', avec .cétte nuance qu'il paraît « postérieur au transport de l’arche à Jérusalem, et aux grandes relations des Juifs avec les nations étrangères ». 11 n’est pas jusqu’au mystérieux ps. CX qu'on ne doive peut-être dater des temps davidiques, s’il n’a pas été fait pour l’intronisation d'un roi tel que Joas. Le n° L (du moins son corps, car l'encadrement dramatique en est emprunté aux anciens cantiques) proviendrait de la période davidique ou salomonique. Le LXXII appartiendrait au règne de Salomon, ou lui serait postérieur. — L'ère des Rois aurait vu composer les ps. XLVIII et XX. ainsi que le LXVI', à supposer que celui-ci ne célèbre pas plutôt la libération de Babylone. Certains psaumes graduels, le CXXF', le
(85) Cf. Trav. de Jeun., 158.
CXXIT:,, seraient aussi de cette époque, où le peuple hébreu jouit longtemps d'une certaine prospérité.
A part ces pièces relativemenb « antiques », celles des Degrés sont à rapporter pour la plupart, notamment la CXXV*, à la grande captivité. Plus précisément, le n° CXXX se serait produit durant l'exil (ainsi que le CXXXVII*); le n° CXXVI à dû être fait pour le départ, lorsqu'on sut qu'on allait partir, ou plutôt il l’a été dans et pour le retour. Il en fut de même pour les ps. CXXIV, LXVII et LXXXV; celui-ci, en tout cas, est antérieur au rétablissement entier du peuple (86). — Après le retour, les ps. CXXVII et CXLVII ont été probablement inspirés par la restauration de Jérusalem, l’un pendant qu'on y travaillait, et l'autre après son achèvement. — Les derniers psaumes postexiliens seraient le CXV*, et malgré une réserve, le CVIIL, le CXXXV* et le LXXI-. De ces deux compilations rabbiniques, la seconde même semble dater d'un moment où l'hébreu n'est plus vulgaire; peut-être est-elle assez moderne pour que son auteur ait pu savoir le latin.
Que ces résultats sont vagues, on le voit, et on le verrait encore mieux à la manière dont Renan date de l’« époque prophétique » quelques psaumes graduels et le n° XVI. Qu'ils soient certains, leur auteur lui-même ne l’affirmerait point toujours. Ne revient-il pas plus d'une fois sur sa conjecture ? Ne commence-t-il pas par croire à la modernité du ps. CVII, — et ne le recule-t-il pas ensuite dans le passé jusqu'à « l'établissement du peuple en la Terre promise », pour observer enfin que son v. 1 le fixe aux temps davidiques? Que de cas aussi où il s'abstient de toute hypothèse! Cependant ni ces lacunes, ni ces indécisions, ni ces erreurs, ne détruisent l'intérêt, ni même la valeur, du manuscrit de
On a cru d'autant plus important de le mettre au jour, que Renan n’a donné aucune étude d'ensemble sur le Psautier, et qu'il s'était pourtant proposé de le faire. Il écrivait, en 1858 : « Il est des parties de la vieille littérature hébraïque auxquelles il serait possible de donner, même en notre langue, un fort grand air. Je suis convaincu que le Cantique des Cantiques se lirait avec infiniment de charme s'il était délicatement rendu. Les Psaumes, traduits en un style simple et pur, conserveraient une parlie de leur pénétrante harmonie. J'essaieraiï bientôt l'effet que peut produire sur le public le livre de Job, traduit. » (87). Ce programme — car c'en est un — n'a pas été réalisé exactement. Si l'étude et la traduction des Psaumes remplissent de nombreuses pages de l'Histoire du peuple d'Israël, elles n'ont point fait l'objet d'une publication séparée. A leur place, Renan a édité L'Ecclésiaste. Substitution
(86) C'est à ce retour de la captivité que M. Le Hir sit siti s psaumes graduels (Les Ps., 294). : MS ne 8 ft: : DUR } 5 8 éc Û 1e Û :
A Journ. des Débats, S décembre, article sur « Les traductions de la