‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 290 sur 369 · RENAN ET, L'A.T · texte numérisé non relu

RENAN ET, L'A.T

beaucoup les Rois (à cause des psaumes davidiques), mais surtout un écrit, dont le «goût » se retrouve en plusieurs psaumes : le poème de Job. Dès ce moment, ce livre semble être particulièrement connu du jeune homme, tant pour ses traits littéraires que pouf ses idées dominantes. Il y note les « longs exordes » et les « reprises au milieu du discours, pour des pensées exordiques », ainsi que cette crainte chsédante de pécher par sa langue, etc. Il en cite des passages, parfois, semble-t-il, de mémoire : tel le verset, d'une trivialité si expressive, où Job demande à Dieu un peu de répit « ut glutiat salivam suam ». Un passage également reproduit affirme la confiance obstinée du eroyant

« Etiam si occiderit me, in ipso sperabo ». Certes, Renan n’a besoin de personne pour que l’allusion du ps. CIV, au v. 26, lui remémore les chapitres XL et XLI de Job, notamment la description du Léviathan, confirmative de l’étymologie.

Il mentionne aussi les Prophètes, grands et petits (6). Le ton lui en paraît spécial, car ils font parler Dieu directement. Quelque chose s’en retrouve dans le ps. L,.du moins dans. toute sa seconde partie: ne eroirait-on pas lire un passage d'Isaïe ?° De même, le ps. XXXIX évoque un morceau de ce poète : le « triste » et « mélancolique » Cantique d’Ezéchias convalescent au ch. XXXVIIF. Æ

Enfin les Livres Sapientiaux ont dû fournir et ont fourni de nombreux termes de comparaison avec les Psaumes, qui d’ailleurs en font partie. Comme Renan connaît bien ces pièces si peu religieuses ! Comme il se plaît à noter l'air « sapiential » de certaines « pensées morales » ! Le ps. XXXIV surtout offre des tons et des tours frappants à cet égard : « Voyons, mes fils, écoutez-moi, je vais vous former. Quel est celui qui désire la vie... ? Qu'il m'écoute..». Ces généralités se précisent par des allusions soit à la Sagesse, soit à l'Ecclésiaste. Un tou «mat, didactique, imitatif, à tableau », caractérise la première. Le second affectionne les comparaisons (7). Son idée « dominante retombe toujours sur la vanité humaine » ; le v. 7 du ps. XXXIX «en est pris tout à fait quant au sens » : « sa vie n'est qu'une ombre; tous les soins qu'il se donne re sont que vanité » (8).

Telles sent les principales citations et appréciations, qu'offre le travail sur les Psaumes. Elles ne sauraient suffire à qui considère l'A. T. comme le corps de la littérature hébraïque, à qui voit en esprit des «morceaux classiques » de cette littérature, avec le ps. CIV en tête. Celui-là sent le besoin d'en esquisser l'histoire, même, et c'est le cas de Renan, s’il ne tente guère de localisations précises. Rapporter à une basse époque et la Sagesse et le Livre de Judith (9), cette indication n'a

(6) Cf. ps. CIV, 21, renvoyant à Joël.

(7) Renan signale parmi elles lg mot « tinea », qui se lit en réalité dans les Proverbes et l'Ecclésiastique (et dans Job).

(8) Ps LXIT; KEXXIX; XXXIV, 13: L:'XXXIX, 14 et la note 11 de Trav. de Jeun., 229 ; ib., 258 et n. 6 (ps. CXLI, 6) ; IV, 3; L, 12 renvoyant à Isaïe, 1; L, 18; TXT AIS XX NV EI 13 TL LT CONTI.

(9) Ce dernier point s’induit de ps. CVII, 1, quatrième phrase de l'Analyse.

pas grand intérêt. On eût préféré que le lecteur de Lowth se prononçàt sur la date de Job. Or il n'en parle que pour adopter l'attribution du titre : c'est bien Job qui a écrit le passage sur le Léviathan, soit qu'il ait puisé dans les traditions orientales relatives aux monstres marins, soit au contraire qu'elles soient nées de son texte. Quant au reste de l'A. T., il n’a guère inspiré que des considérations générales à l'auteur du travail sur les Psaumes.

Une question préalable et fort importante, est de savoir si la poésie hébraïque a été écrite dès la composition, ou si elle est restée longtemps orale. La seconde hypothèse est à préférer, au moins pour les anciens chants que le séminariste venait d'expliquer avec M. Le Hir. « Cantiques nationaux », ils demeuraient « surtout dans la mémoire des Hébreux », qui pourtant finirent par les consigner. Plus nettement que jamais, Renan se figure les écrivains d'alors consultant chaque tribu (10). De là « l’incohérence et l’incorrection » de ces textes antiques : en effet, dans «une chanson populaire non écrite », «l'un dit d’une façon, l’autre de l’autre ». Sans compter qu'ils n'ont pas été du même coup mis par écrit et insérés dans le livre où ils se lisent aujourd'hui : ces deux opérations distinctes n'eurent point le même auteur.

Si séduisante qu’elle soit, cette théorie ne rend pas raison de tous les faits. Il y a, dans des morceaux plus modernes, des variantes qui s'expliquent mal par les altérations auxquelles est sujette la tradition verbale. Il faut supposer que les Hébreux laissaient une « grande latitude » à la fixation de leurs « pièces littéraires » ; en d'autres termes, que celles-ci furent transmises, même par écrit, sans précision. On admettait alors un très grand nombre de leçons différentes « tournoyant » autour d’un sens.

En définitive, une telle littérature ne se laisse pas enfermer dans une formule unique. On ne la comprendrait pas, si l’on oubliait la force d’une tradition qui a consérvé, à elle seule, certains événements dans la conscience de la nation, et grâce à laquelle tous les Hébreux ont su par cœur un livre comme le Deutéronome. Mais d’un autre côté, on se itromperait en regardant l'A. T. comme une poésie populaire. Loin de là, « Gc'était le privilège des sages d'[en] comprendre l'obseurité ». Ces contrariétés se résolvent par la différence des temps.

On connaît déjà l'existence de périodes productrices, dont la plus ancienne serait l’âge mosaïque. A celles-là, toutes « de création et d'originalité », S'en opposent d'autres, que Renan serait tenté d'appeler époques de « silence » et de repos. Maïs il faut plutôt entendre qu'on s'y est borné à « imiter » et « colliger » (11).

« Belles », les œuvres des trois premières le sont, mais différemment. L'antique est « gai », « simple ». Son lyrisme, d'un « caractère décidé », évite toute recherche des pensées. Un œil attentif y dis-

(10) Ps. CXXXV, à propos de son emprunt à Deut., XXXII. (LD) PS IV OXXL EN CNT:

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