HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE HÉBRAÏQUE
+inguerait des variétés, selon que sa poésie est, comme l'épopée mosaïque, du « grand genre abrupt », ou qu'elle n’en est pas (ainsi le ps. XVI). L'âge archaïque, représenté par les cantiques de Moïse, et même -par celui de Debora, a une inspiration « spontanée et inculte », telle qu'on peut l'attendre d’un peuple nomade. Cette époque, qui respire quelque chose de «brut» et d’enthousiaste, s'est prolongée tant que « le peuple [fut] enfant ». Mais bientôt à ces traïts s'en mêlent d’autres, qui finissent par dominer, à l’époque de David et de Salomon. Le premier de ces règnes se reconnaît à une « haute et poétique manière de voir les choses ». Certaines idées y occupaient tellement les esprits qu'on y faisait «toujours quelque allusion, même dans les sujets qui les appelaïent le moins » : telles sont, entre plusieurs, celles de « Jéhova dominant tout, rois, trône, temple, conquêtes à la façon [de l'Orient] ». Tant l'imagination recevait alors l’« empreinte d'une civilisation orientale » ! Le style répondait à cette mentalité : classique, «brillant », voire un peu bruyant, il ne saurait être mieux dépeint que par le mot de « richesse ». — Alors déjà, cependant, ét surtout sous Salomon, des écyits se produisent d'un genre assez différent. Rangerat-on parmi eux les « livres sapientiaux anciens » ? Toujours est-il que Renan fait vivre vers cette époque le «sagé », « très Versé dans la poésie hébraïque », auquel il attribue un psaume dont les pensées centrales sont «dans le goût des livres sapientiaux ». On n'ose pas utiliser l'addition relative au Cantique (12), pour insinuer qu’il refusait au fils de David la paternité de cet ouvrage. Qu'’entend-il enfin par les « beaux temps des Juifs », dont la « couleur » fut « calme et pure » ? On serait tenté d'y voir l'ère des Rois, n'étaient certains passages assez réservés sur les mérites de cette époque, qui aurait, sous Joas, totalement manqué du caractère poétique.
Le moderne est plus facile à apprécier, au moins la période de la captivité. Chose assez curieuse, cet âge si fertile en imitations est doté par Renan d’un génie créateur. Ses productions se répartiraient en deux catégories : d’une part les livres d'Ezéchiel, de Malachie, etc, tous fort éloignés du goût antique; de l’autre un groupe d'hymnes qui, au contraire, ont gardé le vieux ton. Ce phénomène suppose la coexistence de deux écoles poétiques, effet probable du séjour à Babylone, qui a scindé la nation. L'une, influencée par le contact avec les sages et la cour, comprendrait un Daniel, un Esdras, « plus chaldéens que juifs pour l'éducation et les idées»; l’autre, demeurée juive, serait comme un prolongement de l’ancienne école prophétique.
En se conservant, cet « esprit de la poésie antique » a évolué. Il n'a pas baissé — au contraire, quelques-unes de ses œuvres l’emportent « en certaines choses [sur] les anciens » —, mais il a changé de
(12) Cf. ps. LXV, Trav. de Jeun., 129 (b). Le Cantique est considéré dans l'Hist. des L. Sém. comme un « produit de l’époque de Salomon » (123), et dans l'étude de 1860, plus précisément, comme postérieur de peu à la mort de ce prince (Le Cantique des Cantiques, 91-97).
caractère. Que l'on considère, par exemple, des pièces comme les psaumes des Degrés, l'inspiration s'y fait sentir « sur une note beaucoup plus humaine ». Il Y respire « plus de cœur et de tristesse », surtout plus de piété. Le ton y est « humble et confiant en l'avenir », ainsi qu'il: convient à des exilés revenus chez eux, la couleur, «plus douce et tendre»; la pensée, d'une grâce et d'un poli, voir d'une « politesse» remarquables, surtout quand elle prend un tour moral. Clarté, poésie «peu tranchante », mètre «très soigné », autant de traits qui font de cet âge « l'époque cultivée de la poésie hébraïque ».
On retrouve ces qualités, un peu édulcorées, dans des pièces plus modernes, où la pensée se recommande encore par son genre « moral, calme, ménagé et pieux », et dont le style est ample, régulier, correct. Laudatifs ou didactiques, ces morceaux sont évidemment d'un auteur forb à l'aise pour « compasser ses périodes ». Or, cette impeccabilité n'est pas un bon signe : elle annonce une nouvelle ère, celle des scribes et des philologues. On ne peut pas encore parler de « sceribisme » : déjà pourtant, l'amplification et le calcul commencent à peser sur l'inspiration. Avec tout son charme, le ps. CVII n’en représente pas moins cette littérature d'imitation, dont Ezéchiel a donné un si visible exemple. On rerontera à cet écrivain, si l’on veut comprendre les procédés d'un art qui se réduit de plus en plus à « glaner et à amplifier les images anciennes ». Le poète se propose désormais « de faire [un] tableau » et de l’«épuiser »; la «main réfléchie» se laisse voir. Ainsi se dessine, de plus en plus accentuée, la « manière rabbinique »; et l« ordre juste » des pensées, auquel elle atteint parfois, ne rachète point tous ses vices. La veine est tarie : on ne sait plus que coudre ensemble des lambeaux d'anciens cantiques. Non seulement la poésie, mais l’éloquence, ne sont plus que tradition (13).
Cette revue à vol d'oiseau, si intéressante qu'elle ait paru à Renan, ne permet pas d’apercevoir des faits qui méritent pourtant l'examen. Aussi convient-il maintenant d'étudier de plus près la langue et le style de l'A. T., puis les idées qui s’y expriment, et la civilisation qui y à laissé sa trace.
Toutes les fois où il a mis en œuvre des considérations de langue Renan donne l'impression d'évoluer sur un terrain assez ferme. N'a-til pas étudié à fond la grammaire ? N'a-t-il pas même, peut-être, commencé à en rédiger une à son usage (14) ? Toujours est-il qu'il multiplie ses observations, aussi bien sur une quiescente finale que sur un passage où «une personne parle seule de soi au pluriel » : chose, souligne-
t-il, « rare en hébreu ». Une construction l'embarrasse-t-elle, il ne fait
(13) Ps. LXXXVII, CO, CL, CXXI, CXXIV, CXXIIL GC & CXXX LXVIL EN X LITE ON V EX LMTITI TANT SU ET CROSS
(14) Cf. ps. XXXIX, 7: « Remarque importante et à ajouter dans la gram-
maire ». Note, à vrai dire, très équiv i î iti i (£° 139 y). ; Ê , S équivoque et qui se lit en addition marginale