LA LANGUE HÉBRAÏQUE
pas difficulté d'y supposer un hébraïsme. Toutefois, ce qui frappe dans. sa manière, c’est le ton catégorique qu'il emploie, surtout pour condamner : marquer, à l’aide du suffixe yod, à la fois le pronom possessif et l'état construit, c’est une « grossière » erreur ; rendre Malñizedek par «regis mei justi», c'est «faire un solécisme », etc. Le futur adjoint de M. Le Hir, on le voit; ne manque pas d'autorité (15). Il est moins tranchant dans ce qui touche au vocabulaire. Tantôt il discute une traduction consacrée,. comme celle qui consiste à imposer à ÆElohim un sens particulier quand il suit un construit. Tantôt il s'attache à cerlains mots pour leur importance liturgique ou doctrinale : ainsi amen (16), tehillah, etc, ou ce terme de neoum qui « renferme l'idée deparole prophétique ». Ou bien il se livre à des conjectures, notamment en matière d'étymologie, sur l'expression signifiant « idole », ou sur un nom divin. Selon lui, « Idithun » est « un nom de profession donné en nom propre à un homme par suite de son emploi ». Ailleurs, ce sont des tropes qu'il pense reconnaître dans les formules « navire de Tharsis » ou « Cantique de Sion » : l’une désignerait les navires en général, comme on dit « l'or d'Ophir », l’autre serait. « collective et locutionnelle », par égard à la célébrité de ces chants.
Du reste, quel que soit son objet immédiat, Reñan le dépasse, dès qu'il le peut, pour s'élever aux réflexions générales. Le terme de bephi, « dans ma bouche », lui paraît un bon exemple de « la méthode d’agglutination des accessoires en un mot » ; trait essentiel et qui n'est pas: sans portée quant à la versification : il y rend possible « la coupe par idées ». L'indifférence des Hébreux à l'endroit des personnes, des temps et des modes, porterait à croire qu'ils n'ont pas dû mieux distinguer adjectifs et substantifs : ces catégories « ne sont que respectu ad nos ». Efforçons-nous donc d'entrer également dans leur manière de penser: par l'analyse lexicologique : la décomposition de élilim jusqu'à sa racine permet de toucher du doigt la notion de vanité incluse dans cel-le d’idole; et la dérivation du nom de Satan (Sâtän, adversarius) est encore plus intéressante. On constatera aussi que le rugissement se rend Chez ce peuple par des termes comme schäag, qui ont « presque toujours » l'harmonie imitative. Enfin de nouvelles synonymies se recommandent à l'attention, si nombreux sont les mots que l'on trouve en. hébreu pour traduire l’idée de «tumidus fuit, ornavit», ou celle de: colère.
L'importance psychologique de ces faits n'a pas empêché Renan des'expliquer à diverses reprises sur l’histoire de l’hébreu, et particulièrement sur ses origines. Le ps. CXXXV infirme « l'opinion de ceux qui pensent que l’hébreu était la langue chananéenne », car les noms chananéens de son verset 11 n’ont aucun sens en hébreu. Les noms patriarcaux, « en irrégularité avec la langue telle que nous la voyons »,
(MO PÉSCRRTE GC ECXLI, 7: CXXV, L: LXXI, T7 CX; 4 . (46) C’est par là qu'il termine sa missive en hébreu du 19 septembre.
témoignent par là de leur ancienneté. A cet âge appartient aussi le nom de Babel, ce qui rend le redoublement de la consonne d'autant plus remarquable. Quant à «Idithun », son verbe racine a dû primitivement avoir au kal le sens de « louer » : il ne l’a plus qu'à l'hiphil. L'autre bout de la carrière est jalonné par des formes modernes comme le sché, si souvent rencontré aux temps salomoniques : l'hébreu s'altérait sous l’action des langues voisines (17). É
D'autres idiomes sémitiques s'attirent ainsi les coups d'œil encore obliques de Renan. Il s'essaie à repérer, non seulement un chaldaïsme comme fhälal pour châlal (18), mais encore les arabismes. Est-ce donc qu'il commence à savoir l'arabe ? Il semble — malgré une singulière parenthèse du manuscrit (19) — que l'on doive toujours répondre par la négative, les référencés à cette langue provenant de Leopold et aussi de Glaire (par exemple au ps. CXX, v. 4).
Moins étroites sont les relations de l’hébreu avec le grec ou le latin, même si le ps. LXXI offre en son verset 19 un vrai « latinisme » ; Car ce tour serait dû au style de l’auteur. En général, on ne perçoit que des analogies. Encore sont-elles parfois conjecturales : ainsi quand Renan suppose au passage « semel Deus locutus est, bis hoc audivi » un sens pareil à celui de la formule «semel atque iterum », qui veut dire saepius. Les plus curieuses sont celles qui révèlent, chez des groupes ethniques si différents, des associations d'idées identiques : le mot mousar rappelle tout à fait à cet égard celui de disciplina ; avec navéh, « on tombe. du sens de beauté de naéh au sens de decet que lui donnaient les anciens » (20). |
Naturellement, le français — et le breton (21) — apportent leur contingent de faits à l'exercice favori de Renan. L'expression hébraïque « la pieuse » (la cigogne) forme, dit-il, un « nom. en épithète » comme chez nous « la scabieuse, ete: ». « Idithun » est à rapprocher de certains « noms significatifs », tels que « le chantre ». L'étiquette « psaume de David » n’est pas plus probante que celle de « vin d'Espagne » : l’un peut avoir été fait par Jérémie, et l’autre à Paris ; n’arrive-{t-il pas aussi qu'on entende par « lamentation de Jérémie » une simple élégie ? Comment mieux rendre la valeur de héach, signe d'approbation et d'allégresse, qu'en le comparant à « bravo » ? — Il n'est pas jusqu'à de certaines nuances de sentiment qui ne se retrouvent ici et là : ainsi celle qui s’attache à notre expression «le pauvre enfant », absolument comme au mot âni. Même correspondance entre des tropes : pour « animus intimus », les
(7) Ps. CIV, 18; LXX, 19; CXLVII, 1; OX, 1: XOVI, 5; XXXII, 7: LXII, 1: XLVIIL S CXXXVIL 3: : (CXXII, 4); CXLVII, 14: XXXIV, 2: LXXI 13- OT : NIV dE LX OUVNG TON X VII D Set la note Rire supra 1922): LXXXVII, 4: LXII, 1. RMS ue Rs
(18) Ps: CXXXVII,.3. Cf'aussi LXXI, 6:
(19) Ps. XLVIII, 9 : « (V. Tabl. de gr. arabe) ».
(20) Ps: LXXXVII, 4; LXXI, 3; LXII, 13; L, 17; CXLVII, “1.
(21) Lëéb comporte un sens large comme chalon en breton, ete. (CIV,, 15).
Hébreux disaient « mes reins », nous disons « mon cœur » ou « mes entrailles ». Même façon enfin de s'interpeller en s'adressant à son âme (22).
Si les langues offrent ainsi matière à comparaison, il doit en être de même des littératures. Mais ce sujet ne peut être abordé sans une définition préalable de la poésie hébraïque. Des formules comme celles-ci : « selon le mode accoutumé », « selon le goût » des Hébreux, « les Hébreux aimaient » etc. attestent assez le soin que Renan a pris de déterminer le « génie ordinaire » de leurs écrivains. Conduite dans l'esprit de Lowth, son analvse se soumet aisément aux rubriques en usage chez les rhéteurs.
Et tout d’abord, la forme poétique proprement dite. Si les Psaumes sont, à cet égard, particulièrement instructifs, ce n'est pas toujours sans limiter la portée des remarques qu'ils suggèrent. Il en est ainsi, par exemple, quand le séminariste rend compte du « ton coupé » de la poésie hébraïque par la coutume de chanter en chœur, sans que l’un soit « obligé de faire suite à l’autre ». De même l'emploi des intercalaires, le mélange intentionnel de différents vers, etc, donnent surtout lieu à des observations d'espèce. En dirons-nous autant de cette « sorte de rime », particulièrement élégante, que Renan à éru apercévoir dans une suite de vav paragogiques (23) ? ou de la propension des Hébreux à « jeter un petit vers dans le courant de leurs odes », « à terminer une strophe par un tout petit vers » ? De toute façon, l’on ne saurait se flatter d'atteindre par là l'essence de la poésie hébraïque. L'opinion même qui la fait résider dans le parallélisme pourrait bien, selon Renan, appeler une mise au point. A voir, en effet, au ps. XVI, le « etiam » du v. 7, « probahlement en regard de son parallèle dans le précédent », on en vient à penser « que ce n’est pas seulement dans le parallélisme proprement dit, mais dans la parallélicité, de quelque sorte qu'elle soit, que gît le mécanisme de la poésie hébraïque ».
Juste ou non, cette vue n'a rien qui diminue le rôle du parallélisme : il demeure le « type » de cette poésie, dont il a, dans une certaine mesure, favorisé la transmission orale, puisque la mémoire retient plus sûrement les textes où il est rigoureux. A l’hébraïsant d'en distinguer les diverses
sortes, depuis l’asymétrie de « deux parallèles contre un », jusqu'au cas où la construction requiert l'emprunt d'un mot au membre suivant (24). Tantôt le parallélisme « se fait par un mot d'un sens reçu et vulgaire, mais parallèle par l’'étymologie » (25). Tantôt il dirige la pensée, et même il la féconde : soit que le poète « semble passer de l’idée de la création à celle du séjour dans :l’arche », soit qu'il laisse entendre que « Dieu détourner sa face, et perdre la respiration, c'est synonyme ».
CPS AC AE EXTE TL IOXXXNVIL XX, 4,6 ; XVI/N7; CITT, 5, (23) Ps. CIII, 4; CXIIT ; CIV, 22.
(24) Ps. CXX; CIV, 29; CXX, 5.
(25) Ps. CVII, 29 : « in lenem auram, et siluerunt ». Les deux exemples suivants se trouvent ps. XCIII, et CIV, 29.
Est-ce là tout ? Et ne dira-t-on rien de plus sur la versification hébraïque ? Problème difficile entre tous. À considérer les « graves changements » auxquels l’auteur du ps. CXXXV a soumis les originaux, sans en « déranger très probablement le rythme », on est porté à croire qu'en dehors du parallélisme, le rythme des Hébreux n'était assujetti à aucune règle : une poésie « rigoureusement métrique » n'est pas « si large pour les variantes ». L'alternance des vers au ps. LXX, l'asymétrie d'un verset comme le huitième du n° CIV, ne permettent pas, quelques constatations qu'on fasse ailleurs, d’attacher trop d'importance à la longueur du vers. Les Hébreux, écrit Renan non sans maladresse, étaient « larges. sur la longueur ».
Ce rythme, si « peu-strict », cette « largeur de la prosodie hébraïique », imposent le recours au système d'Azarias. Serait-il vrai que la mesure consistât seulement dans le nombre des choses ou idées, tel qu'il résulte de l'analyse logique? C'est de quoi l'examen des Psaumes décidera... Hélas ! tel morceau va contre la règle, l’autre au contraire la « justifie très bien ». Certaines variantes ont l'air de prouver que « la structure et non les mots formaient l'essence de la poésie ». Mais voici des versets où « la mesure est partout la même, et pourtant le nombre des idées, d'après le caleul d’Azarias, n’est pas partout le même... ». Ce fait « infirme très fort les idées de ce rabbin » (26). Cependant Renan n'en est pas encore détaché quand il étudie le ps. LXX : le rythme de cette pièce, sensible à la coupe des phrases, lui paraît révéler « en quoi consistait le pied hébreu ». « Ils étaient larges. même sur le nombre des idées ». « Ce qui constitue [le pied hébreu], c'est plutôt le rôle grammatical qu'autre chose ». Enfin, dernière épreuve, le v. 36 du ps. CVIT montre que « ce n’est pas aux idées que les Hébreux s’attachaient ».
Voilà bien des oscillations. Renan n'en est-il du tout responsable? A-t-il bien compris les passages consacrés par Lowth à Azarias ? En général, a-t-il suffisamment serré les concepts qu'il maniait ? On n’oserait le dire. Mais n'importe : la question qui s’agite ici n’est pas de celles qu'il pouvait résoudre.
Beaucoup plus simple, heureusement, est la théorie du style hébraïque. Qu'il manque de précision et de clarté, on le sait: ces caractères, qui tiennent au fond de l’idée, sont encore renforcés par l'identité des mots, l'énigme, la parabole, etc. au point que leur poésie « était obscure pour les Hébreux eux-mêmes » (ps. IV). Quant à leur manière de composer, elle se voit bien dans le ps. L ou le Livre de Job : comme tous les Orientaux, ils aimaient les préludes, préambules, etc. qui permettent de « s’'annoncer beaucoup ».
Leur style figuré doit arrêter davantage. Il présente des figures de pensées, parmi lesquelles Renan, s’il ne néglige pas l’'énumération (27),
(26) Ps. XXXII, 4 et supra; CIII;, CXXXV; XXXIV, 5, 17.
(27) « Le goût des Hébreux » pour cette figure s du Se CITÉ 8 à 1e En du CXILIS gure se montre notamment au début