‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 293 sur 369 · ÉHASEVYUE DEC LEA AT · texte numérisé non relu

ÉHASEVYUE DEC LEA AT

s'intéresse surtout aux jeux de mots. L'un « devait faire un dicton populaire, comme cela arrive souvent en ces cas » ; l’autre, qui se complique d'un jeu de voyelles, est « fort heureux », et « bien dans le goût des anciens » (28). Leurs comparaisons, elles, ne comportent point les formules «tel que », « ainsi », qui les précèdent chez nous (ps. XXXIV, 4,6). De plus, elles ne sont guère suivies, sauf celles qu'on rencontre aux psaurmes CIIT (v. 15-16) et CXXIX (v. 8), et dont la seconde surtout constitue un « développement » anormal, un véritable « écart poétique ». L'analyse des figures de mots conduit à une constatation analogue, du moins en ce qui concerne les images. Les Hébreux avaient une façon à eux de lies « toucher ». Qu'on examine de ce point de vue le v. 8 du n° XVI : « Ils se contentent d'indiquer la chose, sans prendre les détails ». Toutefois, « dans les derniers temps, ils développent plus ».

"Si maintenant l’on passe de la manière du style à sa matière, on ne tarde pas à relever plusieurs expressions « consacrées », « formules » (29) ou « lieux communs », images « familières », — qui éclairent certains aspects de l'esprit: hébraïque. ; ;

Esprit «traditionnel » avant tout, er ce. sens qu'il a conservé le souvenir d'événements, dont la portée littéraire à été grande. Le thème bien connu de la captivité et de la délivrance a-marqué fusqu'à des locutions comme ébion ou anijékä, qui frappent dès à présent le futur historien d'Israël, parce qu'elles désignent le peuple de Dieu : l’une, « nom générique » (« ton pauvre peuple »), l'autre (afflictos où mansuetos tuos), « expression de tendresse et de douceur » (30). Non moins « fortement imprimés dans l'esprit poétique des Hébreux », ont été l'acte créateur, l’'affermissement de la terre séparée des eaux, ainsi que le retour de larche. La fiction à laquelle ce dernier fait a donné lieu s’est aussi emparée d'un autre « tableau », celui « du Sinaï et du Pharan » : « forme dramatique », et devenue « de droit commun dans la poésie hébraïque ». Le ps. L décrit sous ses couleurs la marche de Jéhova venant juger la terre : le feu et la tempête, dont son verset 3 environne Jéhova, sont spécialement typiques. Un peu différemment, le v. 12 du ps. XOVI représente « l'arrivée idéale et triomphante de Jéhova », et l'émotion qui, à son aspect, saisit tous les êtres.

Cette influence de l'Histoire Sainte ne saurait être séparée de celle de la religion. Jéhova se retrouve dans le sanctuaire, dont les diverses parties symbolisent ses attributs. Les métaphores qui procèdent de ces sources auront donc cette propriété remarquable, que le sens figuré n'exclut pas l'exactitude littérale de l’allusion. Du reste on sait — mais Renan le note avec soin — le goût particulier des Hébreux pour des

CS) PSALXX, GR LXXXV, 25 CXXXV, 17: CXX, 6-7: LXXII, 10: "CXXXT, 2 (selon la Vulgate).

(29) Le mot revient sous la plume de Renan avec trois suffixes : « parenthèse formulistique », « exorde formulaire », « tableau formulatif ».

(30) Voir également ps. XXXIV, 3 où l'adjectif pi indique aussi les affligés, les doux.

612 PRÉPARATION AU PROFESSORAT images conne « revêlir », « ceindre », ete. Enfin l’on doit rapporter au culte proprement dit des expressions telles que toub béthékhä (pour dépeindre les joies de Jérusalem), ainsi que certains usages littéraires(31).

C'est ainsi, par ‘exemple, que le poète avait l'habitude de s’animer luimême, d'exéiter les créatures à louer Dieu (32), d’exhorter les auditeurs à apporter vœux et présents au Seigneur. Rien de plus familier aux Hébreux que les formules laudatives des psaumes CIV, aux versets 31-35, et LXVI à son début. Ils usent de ces lieux communs avec si peu de discrétion, que Renan a fini, dirait-on, par en concevoir une légère impatience : c'est, écrit-il, leur mode d’'«aceumuler », d’« exploiter à tout propos les mêmes » louanges. Plus compliqués sont leurs procédés, quand ils visent à remercier ou à prier Dieu. En général, dans-leurs « cantiques d'actions de grâce », ils ne célèbrent pas leur prospérité sans qu'un tableau y rappelle leur misère passée, même si le malheur n’a pas précédé immédiatement. On sait d'autre part qu'il leur arrive de remercier Dieu d'un bienfait, « en le priant comme s'ils ne l'avaient pas reçu ». Enfin c'est encore un de leurs usages, que le poète, après avoir prié quelque temps, « se suppose exaucé et parle en ce sens » (33).

Voilà donc, on l’avouera, une manière d'écrire assez spéciale. On ne saurait pourtant affirmer sa singularité, avant de l'avoir confrontée avec des productions étrangères. C’est dans cet esprit que Renan rapproche les Psaumes des littératures grecque et latine, et, plus rarement, de la nôtre. Il croit constater ainsi, sinon que la poésie hébraïque est unique en son genre, du moins qu’elle n’a que de « rares points de contact » avec le reste.

En premier lieu, la versification psalmique n’est pas sans présenter des phénomènes qui se retrouvent ailleurs : l'âvriébaiux par exemple, ne rappelle-t-il pas l’antistrophe? l'uniformité de certains vers didactiques ne correspond-elle pas au règne de l’hexamètre dans « nos langues classiques » ? etc Sans doute. Mais, à part ces quelques traits, que de différences ! Les « autres poésies » n'offrent rien d’analogue à la « particularité » que constitue le « jeu des deux intercalaires ». Méditons aussi ce fait capital, que la poésie des Hébreux n'était pas métrique. On ne concevrait pas ailleurs les libertés que l'auteur du ps. CXXXV a pu prendre à l'égard des rythmes originaux : « essayez », s'écrie Renan, « de tripoter ainsi des vers latins ! » ' |

Les Hébreux s’écartent encore de nous par leur façon de traiter les images. Disent-ils que Jéhova soutient le juste, ils ne le montrent pas, comme nous le ferions, « debout, la main appuyée sur le second, l'empêchant d'être ébranlé ». Il y a pourtant certains thèmes, qui leur sont

(81) Ps. CVIL,: 41: LXXIT, 2: OIV, 59; XOVI: OVIIT: (XLYV XOVIL, 2; LXV. se OVIIT (REVIIE OS

(32) Voir un exorde dont Renan a remarqué la « généralité » : celui du ps

: celui du ps. CVILIe pris sans doute du « réservoir » des lieux communs, — C AE, passim, et ps. XOVIII. S Cf..encore ps. CXLVII,

(83) Ps. LXXVI, 12; XLVIIT; LXVI; CVIIT, 7, 18; CXXVI; IV; XX, 7.

Page 1