LE GÉNIE D'ISRAEL
communs avec les poètes profanes : ainsi le tableau des fleurs naissantes sous les pas d’une personne et la jubilation de la Nature à l'arrivée de Jéhova, véritable scène d'Homère (34). Ils ont également des exordes et des transitions dans le goût gréco-latin. Le ps. CVIII débute comme une de ces « odes » paiïennes, dont l’auteur aime « commencer par dire que son cœur s'enflamme, etc. Un feu divin m'enflamme, etc. ». Parcillement, au v. 2 du n° XLV, le psalmiste « décrit son inspiration à la manière de tous les poètes », en sorte qu'un latinisme (35) traduirait bien sa pensée. Voyez enfin, au ps. XIX, comme « le ciel l'amène au soleil, et là il s'arrête à loisir » : ne dirait-on pas une ode antique ?
On se tromperait fort, pourtant, si l’on concluait de ces similitudes que l’ode hébraïque n’est pas originale. Renan ne serait pas loin de croire « unique dans toutes les littératures » le cas du poète qui, au ps. COVIIL, célèbre ses propres exploits. Il en dirait presque autant de l'élégie : tandis que les peuples ordinairement « jettent des plaintes en général », les Hébreux vont, eux, « droit à Dieu ». Quant à leur poésie descriptive, sans doute elle ne spécifie pas mieux le fait que celle des païens, mais elle indique toujours « ce que fait Jéhova pour produire le fait ». Aussi, malgré ce qu’il y trouve de très semblable à « notre poésie et à notre manière de concevoir », le jeune critique déclare-t-il le ps. CIV, quant à la « pensée générale », « tout à fait original et unique peut-être dans toutes les littératures du monde ».
D'autres espèces poétiques présenteraient au contraire de l'affinité, soit avec les « hymnes religieux » des anciens (ps. CII), soit avec les pièces pindariques (quelques psaumes « circonstanciels »). On ne saurait mieux caractériser la littérature d'imitation chez les Hébreux, qu'en comparant le ps. LXXI aux vers latins des modernes : ce que ceux-ci sont à la poésie classique de Rome, il l’est aux anciens cantiques (36).
Ainsi définie, la littérature peut fournir, non moins que la langue, ur moyen d'entrer dans la pensée d’un peuple. Le style notamment nous à révélé la tendance des Hébreux à « laisser l’idée dans sa généralité », à la « jeter » « sans spécifier la personne, quand dans tous les cas le sens était le même », etc. Nous avons lieu aussi de les croire inaptes à certaines conceptions trop ténues, comme celle de la floraison de l'herbe, ou trop métaphysiques (37). Mais ces caractères sont surtout négatifs. Or l'étude des Psaumes et des commentateurs renseigne en outre sur les notions positives d'Israël.
(34) Ps. XLV ; XLVI, 4; XXXIV, 14; CVII, 19; XVI, 8; LXV, 12; XCVI, 12.
(35) « Dico », dont « l’amphibologie >» rendrait le sens de « je consacre, j'offre », tout en signifiant aussi « je chante » (« mes vers pour le roi »).
(36) Ps.. VI, CXLVII, LXV, XLVIII.
(37) Voir les intéressants exemples de ps. VIII, 6; LXII, 12; XVI, 5. Il va sans le dire, cette théorie ne vaut plus pour les basses époques (cf. ps. CXXX).
Comment s'est-il représenté le monde ? Telle de ses comparaisons « suppose l'Ortent et l'Occident comme deux lieux, d'où le soleil entre et sort ». Il croyait que « la substance de l'éclair devient de la pluie ». Sa locution « le ciel des cieux » implique une opinion plus spécialement juive, et suivant laquelle Dieu aurait sa demeure dans un ciel différent du ciel inférieur, lequel « est encore de la terre, et donné aux hommes ». __ Parlerons-nous de son histoire naturelle ? Renan serait sympathique aux « idées mystérieuses des anciens sur le bois », sur ces arbres qu'ils apyelaient «les cèdres de Dieu ». « Très poétique » lui paraît aussi cette rensée si familière aux Hébreux, que le cri des animaux est « une prière pour réclamer à Dieu leur nourriture ». Du reste, ne demandez pas à ce peuple des connaissances exactes. Il a pu facilement commettre l'erreur de ranger le saphan parmi les ruminants. N'a-t-il pas cru à la réalité « d'animaux, d'êtres uniques en leur espèce » ? à celle de monstres merins polymorphes, qu'il désignait sous le nom de Léviathan ?
Quittons ces traditions pour l'histoire de l'homme en société. Renan dégage à plusieurs reprises cette « idée des Orientaux », que « l'attribut foncier de la royauté est de rendre la justice ». Leur imagination aimait aussi à associer la royauté au sacerdoce : il s'environnait, comme d’un « vague prestige », de ces « mystères secrets de l'Orient », auxquels le héros du ps. COX devait être quelque peu initié (38).
Quant aux idées morales d'Israël, elles se recommandent surtout à l'examen par leurs rapports mutuels. Cest ainsi qu'il « unissait volontiers les idées de montagne et de paix, fermeté, paix assise sur les montagnes ». Siège des émotions et des passions, les reins étaient pour lui le symbole de la force. I! admettait couramment l'équivalence des notions suivantes : Jangue et calomnie, silence et résignation, justice et salut, crime et chàtiment. Les verbes « causer » et « permettre » s'employaient également comme synonymes, etc. Une analyse du même genre révèle aussi quelques
traits du caractère hébreu, mais non point, chose curieuse — pas même au v. 6 du ps. CXXVIII (39) — ce désir de postérité que Renan fera
ressortir plus tard comme essentiellement juif. Le commentaire d’un autre passage paraît signifier que les Hébreux n'avaient guère l'habitude de s’enorgueillir de leurs tribulations. « Toutes juives », en revanche. sont la « malédiction » contenue dans le ps. EXXIX, et sans doute aussi la façon dont David lui-même, au ps. VI, « insulte » ses ennemis.
Cette conduite s'explique en grande partie par la foi qui l'a dictée. C'est dans le domaine religieux qu'Israël a donné toute sa.mesure. « Dieu toujours », voilà l' «idée générale de la poésie hébraïque » ; ce que Dieu a fait dans la nature et pour son peuple, voilà ce qu'elle célèbre inlassablement. Elle exalle sa toute-puissance : « omnia quæ voluit, fecit », ces mots rappellent au lecteur de Lowth le Fiat lux, ce « premier trait dont
(3S)Ps XVI LCLN T0 CIE OX ET CNKVErIG EN CIN y TXNIL PO NOV 418 PEER: Que AG CAS (39) « Puisses-tu voir les enfants de tes enfants ! ». At