‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 295 sur 369 · LE DIEU D'ISRAEL · texte numérisé non relu

LE DIEU D'ISRAEL

tous les autres sont la copie ». Elle chante sa gloire, surtout en tournant à sa louange les descriptions physiques, pour ÿ faire éclater sa « grandeur ». Elle le montre « vainquant dans toutes les victoires », libérant tous les libérés : le ps. OXXIV, chant de joie après une délivrance, est « caractérisé au trait juif en ce sens qu'il rapporte tout à Jéhova ». Bref, c’est lui le grand protecteur, grâce auquel le psalmiste pouvait répéter, et il ne s'en est pas privé, « bal timot » (40).

Or, cette présence tutélaire avait pour centre idéal la montagne de Sion, que Dieu avait « choisie de toute éternité pour son trône », et que sa gloire adopta en quittant le Sinaï et le Pharan. Cette « idée bien juive », cette « dominante de la poésie » hébraïque explique l'attachement d'Israël à son temple et à sa cité sainte : la religion pénétrait Le patriotisme. De Ià « ces louanges de la maison de Dieu », cet « éloge de Jérusalem », que le compositeur du ps. CXXII à développé « par les traits les plus magnifiques aux yeux des Hébreux ».

En même temps, ils n’admettaient pas que les Gentils — eussent-ils la vocation — fussent naturalisés dans cette ville, Comment ce nationalisme n'aurait-il pas entraîné le mépris de ce qui n’est pas Jéhova ? La « singularité » de son Dieu forme un des concepts « constitutifs de la nation » juive. Aussi est-ce, dans ses poésies, un « tour de pensée souvent usité », que d’opposer à la grandeur de Jéhova la « bassesse », la « vanité » des Dieux des autres peuples. Pour dénoncer ce néant, des phrases stéréotypées montrent l’insensibilité, l'inertie de ces idoles, pourtant en possession d’'yeux, d'oreilles et de bras. Et les mêmes Juifs, qui tournent en dérision ces sculptures, vont à l'égard des sculpteurs jusqu'à l’aversion. Aussi s’attendent-ils, en cas de revers, à ce que leurs voisins s'écrient : « Où est leur Dieu ? » Cette angoissante question est souvent formulée par leurs poètes.

Dans tout cela, la théologie d'Israël n’a guère de caractère moral. Cet esprit n'en est pourtant pas absent, comme on le voit par les relations que certains psaumes établissent entre Jéhova et les hommes. Le juste seul aurait droit à sa protection, tandis que le pécheur s’attire sa colère. Cette « opposition », ou, si l’on veut, ce « complément parallèle », se retrouve dans le reste de l'A T. où les morceaux congénères contiennent presque toujours ces deux parties. Et l'antithèse, « tout à fait selon le mode judaïque », peut encore être raffinée ; la piété reçoit pour compagne l'humilité, et l’impiété la superbe ; Dieu se plaît à relever les unes, à rabaisser les autres. Ce spectacle de délectation est d'autant plus complet que les méchants se flattent, mais en vain, de tromper la vigilance divine : le reproche que le Seigneur leur adresse, « d'avoir cru que leur crime lui était caché », répond à une « idée typique très commune ». ‘On comprend que Dieu soit représenté si fréquemment sous les traits

(40) Ps. XVI, 77 LXV, 7, 6; LXXIL, 3; L, 17; CXIV, 4; XXXIX, 10; XXXIV, 22; CXLI, 4; OX, 7; XLVIII; CXV, 3; XCVII; CXLVII; CXXXV; CVIII, 12- 13; XXXII. s

d'un souverain juge, qui vient s'asseoir entre son peuple et les mauvais, leur parle alternativement, el, la cause entendue, venge et gouverne.

Comment, dès lors, les Juifs n'auraient-ils pas mis toute leur confiance en Dieu? De fait, la pire détresse n'arrêtait pas chez eux les cantiques de joie : Confitemini… quoniam bonus : « Es n'aspiraient qu'à chanter : Confitemini…., c'était synonyme pour eux de se réjouir ». Mais leur piété ne s'exhalait pas seulement en hymnes. Ils soumettaient leur conduite à un système de règles, si certaines à leurs yeux que le psalmiste en compare souvent la fixité à la fermeté de la terre. Ils vivaient sous l'obsession de cette Loi, dont l’idée, comme celle de vertu, les domine toujours. De là encore l'importance qu'ils accordaient aux notions de ” péché ét de justification (41).

Tef est le tableau de la religion juive, selon l'idée que les Psaumes en donnent. Mais ces observations ne prendront leur vraie valeur, qu'ordonnées dans une perspective d'ensemble. Renan l'a bien senti, même pour un détail aussi mince que la définition du ps. LXXII (42). A plus forte raison a-t-il pris soin de souligner la modernité de certaines idées, et de remonter, si possible, à leurs commencements. Fréquence à parler de la Loi, à la louer, à s'en préoccuper; crainte dés péchés d'ignorance, et prières à Dieu pour qu'il pardonne l'infraction ; surprenant spiritualisme des ps. L et XVI, conception du gardien divin ; admission des étrangers à une fête juive, — autant de traits qui dénotent une date plus ou moins tardive. Est-ce à dire que ce prosélytisme, que ce « légalisme » soient apparus brusquement chez Israël ? Non certes. S'ils se manifestent dans des psaumes comme le XIX°, le XXXII°, le XLVITI°, le LXXVE, c'est qu'ils « perçaient déjà » aux temps davidiques, c’est qu'ils y étaient « en germe » souvent « informe ». Au critique de savoir reconnaître et signaler ces premières « racines de l'esprit judaïque ».

7 Il lui appartient également de porter ce souci de la chronologie dans l'étude de certaines idées qui concernent moins l'activité de Dieu que son essence. Etude qui comporte, avant tout, un examen minutieux des noms divins.

Il ne s'agit plus seulement ici de ceux que M. Le Hir avait analysés. Dieu était appelé de. tant de façons que l’auteur du ps. XX, s'il avait voulu s'adresser à lui, aurait facilement trouvé de quoi éviter, au v. 10, l'apostrophe bien peu usitée de Melekh. Ne pouvait-il employer, par exemple, le mot de rupes, d'une racine exprimant l'idée de protection (43) ? sans compter, bien entendu, les autres termes classiques.

Celui de Zebaoth offre un sens contesté que Renan eût volontiers élucidé. Malheureusement, des deux passages où il l’a relevé, l’un exclut

(41) Ps. CXXI: LXXXVII, 5; CXXXV: XCOVII: XXXII: XXXIV: CXL

6: L, 1622: LXXVI, 9: XOVIIL: XOVI: L, 4, 6: LIV, 9: XCIII, ND tre (42) Cf. Trav. de Jeun., 135 (v. 20, 2°).

(43) Ps. XXXII, 7.

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