‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 296 sur 369 · SI JÉHOVA EST LE DIEU UNIQUE · texte numérisé non relu

SI JÉHOVA EST LE DIEU UNIQUE

l'idée des « bataillons célestes », que le second impose (44). La curiosité pourtant très aiguë du jeune homme n’est guère plus heureuse ailleurs. Quelque vocable qu'il rencontre, l'indice à peu de portée critique, et il s'en sert à peine pour dater un ou deux psaumes (45). Le plus clair de ses remarques consiste à distinguer les pièces suivant le nom divin qu'on y lit : Jéhova, presque à tous les versets du n° XXXIV ; Jéhova, encore, avec les voyelles d'Elohim, et accouplé à Adonaï, en plusieurs endroits du n° LXXI, ce dont le reste du Psautier, selon Renan, n'offrirait aucun exemple. Adonai se rencontre au ps. LXVI, v. 18 ; il n’est nulle part aussi usité que dans le ps. CXXX, etc. Le suffixe qu'il a reçu au début du ps. CX (Domino meo) est « rare dans la poésie hébraïque ».

L'expression de Jéhova est assez importante pour que l’on note, au v, 2 du ps. XX, sa mise en parallèle avec la locution « le nom du Dieu de Jacob ». Ce qui préoccupe surtout, c'est son caractère sacré. L’avait-elle, à lépoque où fut composé le ps. CXXII? Il ne le semble pas, puisque l'auteur emploie, au v. 4, la locution « nom [de] Jéhova » en périphrase pour Jéhova : c’est donc que « là-on disait Jéhova ». De même, au v. 12 du ps. LXIII, l’idée de jurer par le nom de Dieu « supposerait que le nom de Jéhova.. à cette époque [était prononcé] dans les serments, pourtant... ». s ES

Si peu sûres qu'elles soient (46), ces remarques n’en abordent pas moins, avec le mot ÆElohim, un grave problème. Courant dans les psaumes LXVI, L, LXIV, LXV, LXII, LXXVI, et, paraît-il, « dans les cantiques d’Asaph » (47), ce terme n’y représente pas seulement le Dieu d'Israël. Sa forme plurielle lui assigne une autre fonction. Or, si l’on n'entend pas par Dieux les rois ou les anges, que penser ?

Renan se l’est demandé à plusieurs reprises, et dès son premier pas. L'exaltation de Jéhova « au-dessus de tous les dieux » lui suggère une remarque qu'il n’énonce pas sans précaution : « À ne considérer que cet endroit et les analogues », écrit-il, « on pourrait croire que les Hébreux se mettaient aussi au point de vue des autres nations, chaque peuple ayant son Dieu, et Jéhova le plus puissant de tous : mais enfin tous étant dieux ». D'autres textes, cependant, sembleraient prouver qu'Israël, loin de partager cette croyance des peuples voisins, regardait « les dieux étrangers comme des non-dieux ». Encore n'est-ce pas sûr : ne lit-on pas ailleurs que Jéhova a placé l’homme un peu au-dessous des dieux ? que tous les dieux doivent adorer Jéhova ? Ainsi le psalmiste a bien l'air de regarder ces dieux des nations comme des êtres supérieurs à humanité ;

(44) Cf. ps. XLVI, 8, où le nom en question doit s'entendre des « armées terrestres », et ps. CIII, 20, où « la milice de Dieu >» ne peut désigner que les anges.

(45) Cf. ps. LXV, où l'absence de Jéhova serait un signe d'ancienneté; et ps. LVII, plus récent peut-être que le CVIII‘, puisqu'il contient Adonaï au lieu de Jéhova.

(46) Cf. encore T'rav. de Jeun., 216 (b).

(47) M. Le Hir fait la même remarque au ps. LXVII, qu'il a l'air d'assimiler pour ce trait aux psaumes des fils de Coré (Les Ps., 141-142).

ses

autant dire qu’ « il se met au point de vue paien ». Le séminariste est. revenu à son point de départ. Et, plus il examine, plus il s'exprime avêéc netteté. La facon dont les Hébreux opposent à la grandeur de Jéhova la bassesse des dieux étrangers lui paraît impliquer « la croyance à la localisation ces dieux ». Bien plus, un verset commenté par Vatable

« En ton nom, [mon Dieu], je lèverai mes mains », lui dicte cette note hardie : « Allusion à la manière de prier des anciens : élever les mains en prononçant le nom du Dieu : coutume empreinte d'idolâtrie, et assimilant Jéhova à un Dieu » (48). Es

L'originalité religieuse d'Israël ne sort pas intacte de pareils commentaires, qui dénoncent une notion bien imparfaite de l'unité de Dieu. Sa spiritualité a-t-elle été mieux conçue? La réponse de Renan à cette question est peu explicite. Non qu'il omette les détails significatifs : il note que les Hébreux se sont figuré le jugement divin d'après la manière dont ils voyaient rendre la justice. Pour eux, Dieu se levait à l'horizon comme le soleil ; le feu et la tempête l'escortaient ; sa parole était le tonnerre, son souffle, le vent chaud, etc. Mais quelle impression cet anthropomorphisme et ce naturalisme ont-ils produit sur l'élève de M. Le Hir ? a-t-il estimé que le style figuré expliquait bien des choses, même en dehors des comparaisons expresses ? C’est ce qu'on ne saurait indiquer avec certitude.

Qu'il ait fort goûté, par exemple, l'assimilation de Dieu à un lion, ce point importe peu, à côté de sa façon de comprendre le mot rouach, dans le ps. CXLVII. Selon lui, si ce terme fait, au v. 18, partie d'une expression à « double sens », trois versets plus haut la « parole » de Dieu ne désigne le tonnerre que métaphoriquement. Jusque-là rien n'autorise à supposer chez Renan une arrière-pensée critique. Mais voici qu'il rapproche, avec une singulière insistance, les représentations bibliques et païennes de la divinité. Jéhova et Jupiter ne sont-ils pas tous les deux protecteurs, et doués du même attribut ? Le premier n'a-t-il pas un <har, dont « les roues distillent la fécondité » ? ne le montre-t-on pas tirant «les vents de ses trésors » (49) ? Comment ne pas retrouver dans ces traits la « couleur de la mythologie grecque » ?

Bien qu'il qualifie de « fiction » l'un de ces tableaux, le jeune homme, on le voit, ne s'engage point à fond. Il garde la même retenue en matière de « prophéties » hébraïques, tout au moins pendant un certain temps.

Que le psalmiste, parce qu'il se sent exaucé, cesse sa prière et prenne un autre lon ; qu'il s'écrie, par une sorte de « transport » : « Oui, maintenant je sais que Jéhova sauvera son Christ » (son oint, le roi), dans ces deux cas la prédiction n'est’qu'un procédé littéraire. Que l’indistinction des temps et des modes, particulière à l'hébreu, puisse justifier une critique à priori des passages prophétiques, Renan n'en a rien dit-: la seule observation qu'il se soit permise est celle-ci : « Prédiction ou vœu,

(48) Ps. XOV, 3: VIII, 6: XCVII, TJ ACXXX VE EDX TETE. (49) Ps. CXXXV, T: « coacervavit… ». — Ps LXXVE XXNTP UT: ENV

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