‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 298 sur 369 · ISRAEL ET L'ÉTAT D'OUTRE-TOMBE · texte numérisé non relu

ISRAEL ET L'ÉTAT D'OUTRE-TOMBE

Une dernière question: en métaphysique, Israël a-t-il eu le privilège d'une doctrine plus pure, touchant l’état d'outre-tombe ? Renan se l'était déjà demandé, et il continue de seruter avec soin les textes susceptibles de le renseigner à cet égard. Caractériser encore une fois l’idée du Scheol, il ne s'y arrête pas ; il la prend telle qu'elle était « au temps davidiques » d’après le v. 10 du ps. LXIIT : le mort, pensait-on, alHait « in inferiora terræ ». Mais y allait-il tout entier, et pour y demeurer ?

Que les Hébreux aient cru à l'immortalité de l'âme, cela ne ressort point, bien au contraire, de certains textes. L’apostrophe du psalmiste à « son âme » provoque ce commentaire : « On sait que [cela] signifie « lui-même » : c’est une manière de s’interpeller ». Observation bénigne, à côté de celle qu'on lit deux psaumes plus loin. Au lieu de détourner sa pensée du v. 6 (56), le jeune critique en tire au contraire une nette induction : « Idée très commune à la poésie hébraïque, et qui ineline fort contre leur croyance à l’immortalité de l'âme ». Cependant cet avis, qui eût scandalisé l’orthodoxie (57), n'est pas définitif : un psaume dont Renan discute la valeur messianique le modifie quelque peu, comme si, de ses audaces, l’une faisait tort à l'autre: ;

On veut parler du ps. XVI, dont il commence par interpréter la fin d'une façon conforme aux précédents. Le psalmiste, comprend-il, demande à Dieu non de le faire revivre, mais de ne pas le laisser mourir. Mais il ne se tient pas à cette interprétation: il lui préfère bientôt — n'est-ce pas jour sa beauté? — le sens orthodoxe : « Tu ne m'abandonneras pas dans la tombe à jamais ». Or, pour que le poète se soit promis que Dieu le retirerait du Scheol, il faut que les Juifs aient eu « idée de la résurrection, ou au moins de l’immortalité ». C’est dans ces termes que Renan définirait le spiritualisme d'Israël: sans estimer le débat clos, et tout en gardant quelque trace de son idée première dans sa traduction française (58).

Par tout ce qui vient d’être dit, on a pénétré, semble-t-il, assez avant dans la conscience d'Israël. Un petit nombre d'indications resteraient encore à recueillir, concernant cerlains personnages, les uns effacés comme Melchisédech, qui à joué si peu de rôle dans les idées juives (ps. CX, 4), les autres, au contraire, pourvus d’une légende, tel ce David, à qui «s’attachait quelque chose de sacré ». L'histoire du peuple hébreu entre ainsi dans notre horizon. Après sa vie morale, sa vie matérielle.

(56) Le psalmiste à Jéhova : « Pas de louange pour toi de la part des morts » (ps. VI). Cf. ps. CVIII, 5.

(57) Voir en effct, dans Trav. de Jeun., 188 n. 6. M. Le Hir, lui, traduit par « le séjour des âmes » l'expression « inferiora terrae » du ps. LXIIT, et ii ajoute l’explication suivante à la version vulgate de ps. CXV, 17 : Les âmes, dans le Scheol, sont < exclues du culte extérieur et public, c'est tout ce que signifie le psalmiste; la mauvaise foi seule y voit la négation de l’immortalité des âmes » (Les Ps., 134, 267).

(58) « Ma chair s'est reposée » et non « se reposera ».

La fortune de David, et la soumission qu'il fit des tribus du Nord; la prospérité relative dont Israël a joui sous ses rois, et le règne de Joas: le schisme, la captivité de Babylone, autant de points, sinon traités, du moins touchés par Renan. La terminologie classique des deux royaumes (Israël et Juda) soulève une difficulté: comment croire que les Judéens aient pu laisser le nom d'Israël à leurs rivaux? Une autre époque qui appelle son attention est celle de la grande épreuve; il semble, note-t-il, «que les Juifs dispersés se divisent en deux classes: les uns qui se chaldaïsent tout à fait, et ne voulurent pas même revenir, quand ils le purent; les autres qui conservent la couleur juive, et s’'empressent de revenir ».

C'est là, malgré tout, un genre de remarques que l’auteur du manuscrit n'a point multipliées. On ne pourrait guère mentionner encore qu'une allusion au règne de Salomon, où la « marine florissante des Hébreux » allait «de pair avec celle des Phéniciens ». Par là, d’ailleurs, et par l’importante note sur la topographie de Jérusalem (ps. XLVIIT, 3), on se rapprocherait de cette Archéologie biblique, qui tenait une si grande place dans l’étude de l’Ecriture Sainte, telle qu'on la comprenait à Saint-Sulpice: rien en effet ne risque d'y être bien dangereux pour la foi. Le classement du Manuel de Glaire, où la matière est répartie en plusieurs sections: antiquités domestiques, sacrées, etc. (59), convient à l'exposé de notre sujet.

L'élève de M. Le Hir s'étend peu sur l'habitation, le mobilier et la toilette. Il induit du ps. CIV (v. 3), que les maisons hébraïques avaient plusieurs étages ; le mot jarkâh désigne, à son avis, « la partie la plus reculée et la plus secrèle de la maison, où sont les femmes en Orient ». Celui de « coupe » représentait les meubles en général, la vaisselle (kéli) : « les meubles des anciens, Orientaux surtout, étaient presque uniquement des coupes ». Le v. 9 du ps. XLV fait peut-être allusion à des coffres en forme de palais, servant à renfermer les parfums. Ceux-ci, chez les Hébreux, « n'étaient que des huiles apprêtées de différentes façons, du moins les liquides dont on se parfumait »: de là le nom d’' « huiles » qu'ils donnaient à tous leurs parfums. Quant à leurs repas, Renan indique un usage qui s'y observait (distribution du vin à chaque convive), mais surtout la joie qui y régnait : « le type du bonheur parfait », pour Israël, était de participer aux festins qui avaient lieu à Jérusalem dans les fêtes (60).

Des arts en honneur chez ce peuple, il y a peu à dire, en dehors de ce qu'on sait déjà sur leur musique. Les cymbales dont il se servait étaient peut-être de «deux sortes. de bruit et de joie ». L'exégèse de ce ps. CL conduit encore à faire une réserve sur la traduction proposée

(59) Introduction, ete., t. IT; cf. déjà supra 406 sq. — Les « antiquités publiques » ne sont pour ainsi dire pas représentées dans les Notes de Renan. Voir seurie 158) qu’il dit des jugements, et, au ps. XLV, 10, du cérémonial (Traw. de

eun., .

(60) Ps. CXXVIII, 3, 5; XVI: CEV, 15.

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