AU SEUIL DE L'ANNÉE DÉCISIVE
SOMMAIRE
La part du sacré et du profane dans la conscience de Renan.
> Ce que l’on peut deviner de ses émotions religieuses. Le souci de la & veritas hebraica » se substitue à la méditation de la Vulgate. S'il s’est prêté aux applications spirituelles des Psaumes; s'il admet leur signification figurative. L'interprétation des ps. CX, L et XVI. Le Psautier prépare le christianisme plus qu'il ne l'annonce. En quoi son exégèse sert à celle du N. T. et complète le Petit Cours de Liturgie. Pp. 625-630.
TI Le catholicisme de Renan. La sécularisation de son esprit et ses causes; ce qu'il sait et pense des rationalistes. Ses idées sur les Psaumes lèsent l'orthodoxie. Dans quel sens il sympathise avec le rêve messianique d'Israël. S'il se rend pleinement compte de sa situation intellectuelle. Les choses qu'&on se tait à soi-même ». Il spécule en philosophe sur Dieu et la révélation. Pp. 631-634. » x
TII. Nouvelles observations psychologiques. Le langage et la pensée, chez les anciens et chez nous. La faculté primitive d’«inspiration spontanée ». Habitudes de l'esprit humain; « types » et « cercles » poétiques des peuples. Renan et les lettres profanes. L’antiquité et le Moyen-Age; les modernes, étrangers et français: de Racine à J. de Maistre. Remarques de littérature et de rhétorique. Le goût esthétique et-ses manifestations. Quelques perles du ‘Psautier; l’art de la composition. Effets de cette étude sur le style du jeune Breton; pourquoi il faut le nommer à côté des romantiques. Pp. 634-641.
IV. L'exégèse psalmique de M. Le Hir. Sur quels points son élève ne songe pas à s’en écarter. Quels instruments il tourne à son usage. Dernière attaque contre la scolastique, qui taille les anciens sur notre modèle. Défiance persistante à l'égard des «interprètes postérieurs ». Les dons renaniens: bon sens; curiosité; faculté d'observation, d'hypothèse, de raisonnement. Conscience, impartialité. Le sens de la vie et du pittoresque. L'intuition des âmes. Les Psaumes et la Bretagne. Pp. 641-646.
V. Un séminariste en vacances. Promenades et causeries. Pensées d'avenir. L'attente du retour à Paris. Les passions politiques. L'affaire Zévort à Rennes. L’inculpation de l’abbé Souchet. Le colportage des pétitions contre l'Université. Une démarche du clergé du second ordre. Le sort du Petit Séminaire de Tréguier: vers la cessation de l’'externat. Comment Renan juge la conduite des ecclésiastique bretons. Correspondance avec Henriette et Jardin. Le baptême de Saint-Malo. La rentrée à Saint-Sulpice. 647-652.
En se consacrant à la poésie hébraïque, Renan songeait surtout à sa carrière; peut-être aussi jetait-il les fondements d'une œuvre future. Il ne pensait sans doute pas, en revanche, que son manuscrit demeurerait comme un témoin de la place qu'occupaient alors dans sa conscience le sacré et le profane. C’est pourtant sous ce jour que nous voudrions maintenant examiner ce grand travail.
Quelles étaient les émotions religieuses du séminariste en vacances? On croit être d'autant mieux en mesure de les saisir, que les Psaumes ont une grande valeur spirituelle, que Renan s'était fait avec amour un Bréviaire, et qu'enfin il assistait aux Offices sous les voûtes d’une cathédrale où son enfance avait prié.
Les textes ne répondent pas à cette belle attente. Certes, en parlant « de [la] joie et [du] doux contentenrent » que respire un morceau de chant, en notant que la brièveté va mieux à la joie que la longueur,
en indiquant ce qui convient à telle pièce terminale, etc, Renan laisse voir qu'il n'était pas à l'église un figurant sans âme. Néanmoins ces passages sont rares et peu significatifs. La liturgie l’aide à comprendre plutôt qu’ell: ne l'émeut. Il passe sans la moindre remarque sur le De profundi:. I1 mentionne seulement le Cantique de la Sainte Vierge. Quant à nos hymnes en général, Où aux hymnes du Commun en particulier, il se borne à les définir : celles-là sont « une suite de pensées pieuses et de tableaux agréables », celles-ci des « prières à la suite [ayant] pourtant une idée dominante »; les unes et les autres sont essentiellement, disons mieux, sont uniquement laudatives.
Cette sécheresse, objectera-t-on, s'explique par la nature d'une étude où l'hébraïsant n'aura pas cru devoir répandre ses effusions. La remarque, en principe, est valable; en fait, on ne saurait s’en contenter. L'esprit dans lequel Renan a, d'un bout à l’autre, conduit son travail, semble incoripatible avec le moindre développement de la « faculté mystique ».
Pas de dialogue entre l’âme et Dieu, mais le silence, cachottier d’une part, « cruel » de l'autre. Sentiment douloureux, qui s’exprimera, plus pressant, dans l'Essai Psychologique (1), et avec une stoïque hauteur chez Vigny. }l est vrai qu'en un endroit, Renan admire le « cri» du psalmiste, désireux de «dire les grandes choses que Dieu [lui] a faites ». Sans nier qu'il ait pu éprouver ce «besoin » pour son compte, on observera qu'il s'exprime ainsi sous l'influence d’un commentateur, dont le beau « sentiment mystique » n’est pas du psaume (2).
Or, ce qui désormais prime tout dans l'esprit de notre critique, c'est justement cette considération de la « veritas hebraica ». Son premier mouvement est de substituer, quand il y a lieu, le sens nouveau à celui de la Vulgaie. Si l'opération tourne au profit de la spiritualité, tant mieux: ainsi les versets 4 et 5 du ps. XVI s'appliquent bien plus heureusement à la cléricature en suivant l'hébreu qu'en se tenant au latin. Mais en général, l’exégèse donne aux idées un tout autre cours.
Que cette impulsion ait éloigné Renan de la source sacrée, on n'en saurait douter. Sainte-Beuve rappelle quelque part comment Bossuet revint aux Psaumes dans sa vieillesse, et traduisit en vers le Super flumina. C'est, ajoute-t-il, qu’« on aime, vieux, ce qu'on aimait enfant. Bossuet, durant toute sa vie, avait lu et aimé les Psaumes; mais ce premier temps où chanoine, âgé de treize ans à peine, il les chantait de sa voix pure et peut-être avec larmes aux offices du chœur à Metz, lui revenait plus tendrement dans ses derniers jours Il n'y voyait pas seulement sa religion de chrétien, il y retrouvait sa poésie d'adolescent » (3). Ecoutons maintenant l'historien d'Israël: plus disert que l'étudiant de 1844, il a vanté, sur le tard, la valeur religieuse des Psaumes. Et c'est bien à la version latine que ses souvenirs se rapportent presque
(2) Ps. CXVII; CXXXIV; CXXX ; LXXII, 17; XXXIX,-13: LXVI, 16. (3) 1856. Caus. du Lundi, t. XII, 276-277.