LES PSAUMES ET LA SPIRITUALITÉ
uniquement. En « effaçant », écrit-il, la matité de l'hébreu, la Vulgate «idéalisa les plus lourdes images »; ses «délicieux contre-sens » prêtèrent du charme à la « monotonie ». Ainsi l'Eglise composa le Bréviaire, cet «électuaire exquis du sommeil pieux » (4).
Cet éloge mêlé ne donne point l'impression que la mystlicité du sémi-
nariste ait été bien active: la «laudatio » aurait-elle ‘agi sur lui à la
façon d'un cpiat? On n'ose croire, pourtant, que le docile et consciencieux élève n'ait jamais secoué la langueur de son esprit, au moins en dehors des Offices, .et qu'il se soit refusé aux applications dont son état lui faisait un devoir. Il faut savoir, en effet, qu'il y a des règles pour tirer des Psaumes le profit spirituel qu'ils comportent: l'ouvrage posthume de M. Le Hir est à cet égard fort instructif. Le ps: LXII, par exemple, doit servir d'interprète «at désir de la sainte communion ». Le CIIT*, consacré aux miséricordes de Dieu, est de bonne lecture après l'absolution ou la Communion. Si le Petit Office de la Vierge est composé en partie des psaumes graduels, c'est afin que nous soyons « invités par la Loi à louer Marie, et à tendre vers elle avec autant d'empressement que les Juifs en mettaient à tendre vers léur Jérusalem et à soupirer vers elle ». Le clerc qui récite le ps. XOV «au commencement de matines doit se représenter les Saints Anges et toute l'Eglise l'invitant à chanter les louanges de Dieu sauveur, Jubilemus Deo salutari nostro, sous les langes de l'enfance ou dans ses autres mystères, selon le temps de l’année et les paroles de l’invitatoire; puis l’invitant ‘encore à ie reconnaître pour le Dieu eréateur et maître absolu des éléments du ciel, de la terre, des mers, et surtout de l’homme, ipse fecit nos. Il fera ensuite un retour sur lui-même pour purifier son cœur et le donner à Dieu sans réserve, craignant qu’un seul jour de délai, hodie si vocem ejus audieri- £is, etc.., n’attire sur lui l’accomplissement des menaces si terribles, réalisées contre le peuple déicide, l'exclusion du repos de Dieu, c'est-à-dire de la paix intérieure durant cette vie, et après la mort, du ciel qui est la véritable terre promise » (5).
Renan s'est-il prêté à ces méditations? On veut le croire, si du moins il a pu les juger assez extrinsèques pour ne pas affecter sérieusement l'exégèse psalmique. Mais cette opinion eût été mal vue de l’orthodoxie, qui rappelle à chaque instant le sens spirituel à côté ou à la place du sens littéral. Sur ce point, le jeune hébraïsant veillait, et il ne se permit aucune compromission. Indépendance dont on apercevra le mérite, si peu que l’on songe aux leçons qui se dégageaient de l'exemple de ses maîtres et de la lecture de ses livres.
Il n'est pas douteux, en effet, que l'enseignement sulpicien ait correspondu aux commentaires de Genebrard, de Bellenger, etc, ainsi qu'à cette formule, si fréquente à la fin des Arguments de la Vulgate: « Congruit Ecclesiae ». Derrière la lettre des Psaumes, un catholique aperçoit
(4) Hist. du Peuple d'Israël, t. III, 253.
(5) Les Ps., 132, 230, 295, 217-218.
toutes sortes de préfigurations. Voici J.-C. qu'annoncent et le ps. XVI et le ps. XLV ; car le sens historique de l’un et de l’autre est « imparfait ». Le premier, en réalité, a trait au Sauveur ressuscité ; le second, au Messie et à ses noces avec l'Eglise. Les rois ne suffisent pas à représenter le Fils de Dieu. M. Le Hir le suppose encore dans les navires du ps. XLVIIT (ear c'est Jésus, certainement, qui brise tous les peuples), et jusque dans le soleil : l’astre qui, au ps. XIX, quitte sa tente matinale comme un époux sort de sa chambre, — c'est le Verbe fait chair, qui « se lève radieux du sein de Marie comme du lit nuptial où il s’est uni la nature humaine ». — Marie ! Là où d’autres reconnaîtraient seulement l'épouse du Seigneur, le disciple d'Olier discerne aussi ou plutôt sa Mère. Dans le cortège féminin du ps. XLV, il verrait moins volontiers les Eglises de la gentilité que la Vierge et les âmes élues. La Jérusalem dont la collection des Degrés célèbre les louanges n'est pas uniquement l'Eglise triomphante : « Elle figure particulièrement Marie, plus puissante et plus sainte à elle seule que tous ceux qui composent avec elle la cité de Dieu ».
Enfin sacrements et mystères doivent également n'être pas loin de la pensée du clerc, pour que les Psaumes puissent les lui rappeler. S'agit-il, au n° LXXXVIL d'adorateurs de Dieu, nés à Sion et ailleurs (v. 4-6), il réfléchira que «tous ces peuples sont nés dans l'Eglise de la terre par la génération baptismale, et dans celle du Christ par la mort des Justes, que l'Eglise appelle Natalis ». Comment s'explique, au ps. XCVI, l’expression de Canticum novum ? C'est que Dieu « vient de faire dans l'Incarnation un miracle nouveau », ete. (6).
Même si ces commentaires n'enchaînent pas l'exégète, il n'en est pas moins aux prises avec de graves difficultés, dès qu'il est, comme Renan, pénétrant et sincère, et qu'il s'applique à des psaumes, où l'interprétation figurée est plus rigoureuse et première.
Trois morceaux déterminent, chez notre hébraïsant, ce conflit de l’orthodoxie et de la critique. On a vu quel discrédit il avait jeté, à propos du n° EX, sur les explications messianiques. Impossible done d'interpréter ce psaume suivant une règle ainsi désavouée. Et cependant, il en conviendrait, cette « solution » aurait un mérite, celui d'être « sûrement la plus simple ». Même, « elle exceptée, nulle hypothèse » ne saurait être retenue. Alors, pourquoi ne pas conclure, comme « plusieurs », à son adoption ? La « conséquence » serait « bien épineuse ». Cette pièce est une « énigme », un « chiffre », soit ; mais peut-être tout simplement parce que nous n'en savons pas assez sur elle. Voilà sans doute un exemple de ces « à priori rationalistes » dont le séminariste paraît être « obsédé ». Et l’on notera qu'il y cède en la circonstance : malgré le caractère sacerdotal extraordinaire du héros, il cherche à l'identifier avec un roi historique.