LES PSAUMES ET LE CHRISTIANISME
Il apporte les mêmes dispositions à l'examen de deux autres pièces, dont la signification prophétique n’est pas moins précieuse aux catholiques. Le ps. L préfigure le sacrifice du Christ et le XVI, sa victoire ; celui-là FEucharistie, celui-ci la Résurrection et ses suites. Qu'en penser?
Le thodäh du premier, Renan veut bien l'appeler un « sacrifice: eucharistique », mais à la condition de désigner par là la prière et les louanges qui constituent cet acte cultuel. Quant à y voir la prédiction de l’hostie chrétienne, destinée à remplacer les oblations sanglantes, cette opinion, que l’auteur du manuserit impute expressément cette fois aux « interprètes catholiques », n’est à ses yeux, il le déclare sans ambages, qu’ « un jeu de mots fort ingénieux ».
Il emploie aussi cette épithète pour caractériser les « interprétations messianiques » du ps. XVI. Non qu'elles soient très forcées : au contraire, ce morceau est l’un de ceux qui s’y prêtent le mieux. Qu'on en relise, de préférence dans la Vulgate, les versets 10 et 11 : ne croirait-on pas y voir, comme dessinée d'avance, une bonne partie du Symbole des Apôtres? Ce rapport intéresse au plus:haut point Renan: « il faut avouer », écrit-il, « que l'application de ceci à J:-C. était bien tentante. Ajoutez que ie reste du psaume va tant bien que mal. On dirait que cette fin est faite exprès ». g
Quelque sens que l’on donne à cette remarque, il est sûr qu'elle n'unplique pas l'adhésion à une idée dont elle vise plutôt à expliquer la genèse. L'étude du ps. LXVI, dit « de la Résurrection », révèle une attitude encore plus critique (7). Aussi n’y a-t-il pas lieu de surestimer les. repentirs que le séminariste a glissés çà et là dans les notes de son manuscrit. Il peut, par exemple, trouver « beau » tel sens accommodatice, sans que sa pensée en soit gênée. Et quand même la préférence du {hodäh au zébach lui paraît « extraordinaire », quand même il y devine une « allusion à quelque chose d’insolite », tout ce qu'il admet, c'est que ce passage est en avance sur son temps. Il y signale, comme dans la notion du gardien divin, les premiers linéaments du spiritualisme chrétien. Le Psautier explique le Christ plutôt qu'il ne le « prouve » ; il offre moins une prophétie qu'une préparation (8).
Ce qu'il fournit encore et surtout, ce sont des détails susceptibles de servir à l’exégèse du NT. — Et tout d’abord des Evangiles. Dès le ps. VIT, en effet, on rencontre ce verset (le 5°) : « Qu'est-ce que l'homme, pour que tu te souviennes de lui ? Qu'est-ce que le fils de l'homme, pour que tu t’occupes de lui? » Il résulte de ce parallélisme que « fils de l'homme » équivaut à « homme », de même qu'au début du ps. LXXII, « fils de roi » est synonyme de « roi ». Or, pour que l'appellation d'hjymme ait toute sa valeur, appliquée à J.-C. il faut qu'elle désigne « l’homme-tyvpe ». Nous avons offaire à un symbolisme d'une singulière portée, puisque,
(7) L'application de ce psaume, qui procède très probablement du v. 9, « altère » son sens véritable. — Voir infra Appendice I, n° II.
(8) Cf. ps..CX (Trav. de Jeun., 172 (j)) ; ps. L (ib., 19 (p)) ; ps. XVI, S.
selon le jeune savant, il « favoriserait le mythisme, s'il était permis de «croire qu'on en eût l’idée à cette époque ».
A côté de cette observation, en voici une, bien moins importante, mais assez curieuse. Renan sait qu'il y à « plusieurs jeux de mots » dans les Evangiles : ne peut-on les éclaircir. à l’aide de l'hébreu? On lit au ps. «CVIL v. 34, un verbe (mâlach) qui signifie à la fois evanuit et salivit. « Ceci n’expliquerait-il pas » | « endroit si obscur » de Matthieu, où ces deux mots se suivent : « Quod si sal evanuerit »? Comment? on ne nous le dit pas, et pour cause. Il est plus facile de rendre compte, par d'opportuns rapprochements, du sens d’ « aumône » donné à justitia, ou de l’expression « partem ejus ponet cum hypocritis » (9). Des psaumes comme le GVII: et le XXXIV* aident aussi à caractériser l'époque de J.-C. et des Apôtres. Alors l’idée de qgâhâl (assemblée) était « si forte que le mot Ecclesia [est] devenu technique » (10). Alors les discours d'un Paul ou d'un Etienne, dans les Actes, font une si grande part à la tradition qu'ils deviennent « fastidieux » à force de « répéter les mêmes faits ».
Cette opinion, peu flatteuse pour le Saint-Esprit, n'empêche pas le sémipariste de s'intéresser à la façon dont Pierre cite le v. 9 du ps. XVI (lingua au lieu de animus). Les versions anciennes et leur rôle d’intermédiaire apparaissent derechef ici, surtout à propos des Epîtres pauliniennes. Si Renan s'étonne de ce qu'Elohim y soit rendu par angeli au lieu de dii, il s'explique fort bien pourquoi l'Apôtre a si souvent employé le mot de « substance » ( pour « espérance »), et comment refrigerer peut avoir le sens d'erhilarer. Même genre de remarque au sujet de l'adjectif novus, qui équivaut à pulcher en plusieurs endroits de l'Apocalypse (11).
Ainsi l'étude du Psautier facilite la critique du NT. même lu dans la seule Vulgate (12). Elle est aussi de nature à compléter le Petit Cours de Liturgie, qui devait exister à Saint-Sulpice. Non seulement on constate que « la collection des Degrés a précisément été prise pour les Petites Heures », mais encore on découvre la lointaine origine de certaines cérémonies. Faut-il mentionner la fête de la Pâque ? De même, la coutume juive « d'établir un dialogue du dehors au dedans du temple » est celle « que nous avons conservée pour le dimanche des Rameaux » (13).
(9) Trav. de Jeun., 224 et n. 14; 200 et n. 11; 164.
:(10) Vers 32. Voir supra 590.
(11) Sur tous ces points, les précisions utiles sont données dans Trav. d , Ê , les S 2 ». de Jeun.
195-196: 142 (ps. XOVII, v. 9) : 228-299 et notes : 150. ; : (12) On sait en effet que Renan se passe du grec; de là, d’ailleurs, l'inexactitude d ibid. 240 et n. 4: le mot que la Vulgate rend par mundus est x6cuoc, et non point aœicv. — Quant au « trad, hébr. du N OT. », cf. ibid., 229 et n. 9, et supra 413 n. 26. ,;
(13) Of. ps. CXXI, LXXVI, et le ps. XXIV (dans la note (c) au ps. CKXXIV).
LES (A PRIORI » RATIONAHISTES 631
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Telles sont les spéculations de Renan touchant la Nouvelle Alliance ; telles, les impressions religieuses qu'il semble avoir ressenties. Dans quelle mesure cette sensibilité, cette intelligence conviennent-elles à un catholique engagé dans les ordres, c’est ce qu’il faut à présent considérer.
Disons-le plus hardiment que jamais, l’évolution postérieure du séminariste est déjà tracée. À supposer que son cœur ne soit pas encore sécularisé, son esprit l'est ou à peu près. A cet acte si grave, plusieurs causes ont contribué. La solitude bretonne était plus favorable à l'indépendance que l'atmosphère du Grand Séminaire. L'influence de l'insidieux Lowth en particulier a pu produire son plein effet. Et il en aura été de même de celle des rationalisies, pour peu que le jeune homme les ait connus.
Il est vrai que ses indications, sur ce dernier point, ne permettent pas d’être très affirmatif. Au ps. OX, il attribue aux rationalistes la conjecture suivante : le héros mystérieux serait David, qui aurait « revêtu ses soldats d’habits de prêtres, etc. ». C'est.là, à son avis, une supposition « assez bizarre ». Au ps. LXXIT, il constate qu'un lexicographe aboutit sur un mot (14) à la traduction de la Vulgate, mais «avec un petit air rationaliste ». Ces remarques, celle-ci surtout, attestent une assez grande liberté de jugement : c’est tout juste, dirait-on, si Renan n'ironise pas aux dépens d’une fausse hardiesse. Au reste, il ne paraît guère conpaître ce dont il parle : le peu qu'il en sait, sans doute le Lient-il de M. Le Hir. Ainsi s'expliquerait la rareté des allusions aux rationalistes dans le manuscrit des vacances, si différent en cela des Notes de Cours.
Tel quel, pourtant, ce manuscrit renferme un mot sur leurs à priori, dont le vague ne laisse pas d’inquiéter. Ne signifie-t-il pas, en «effet, que l’orthodoxie est en butte, chez Renan, à des coups sourds mais puissants ? Qu'entend-il, d'autre part, par « mythisme » ? Non sans doute l'hypothèse que Jésus n’ait pas existé, mais plutôt la conception de lhégélien Strauss, selon qui les Evangiles prêtent à leur héros un rôle moins historique que symbolique : le Christ y représente l'Humanité.
Quoi qu'il en soit, ces sujets vitaux n'ont pas été les seuls où l'esprit critique de Renan ait eu matière à s'exercer. Le souvenir trop exsangue d'émotions mystiques n'a pas protégé contre cette force dissolvante l'écrit le plus édifiant de l’AT. Si les orthodoxes n'attribuent pas tous les psaumes à David, ni même tous ceux qui portent son nom (15), ils n’en sont pas moins attentifs à se montrer fort mesurés, et sur le nombre, et sur la modernité des pièces qu'ils consentent à lui dénier. Renan n'a point toujours imité cette réserve. Que dit-il, au reste, du Psautier ?
(14) Cf. le v. 17 (Travw. de Jeun., 134 et n. 7).
(15) Selon M. Le Hir, il y a un certain nombre de psaumes, par ex. le CIII®, le CXXII', où « Davidis » doit se traduire : « faits à l’imitation de David ». D'après Glaire, David à écrit la plupart des morceaux dont leur titre lui assigne la pater-
nité, ainsi que beaucoup d’anonymes (Les Ps., 230, 298; Introd., t. V, 12). ’ Ai
eux, un recueil de pièces dues à des auteurs inégaux, qui partagèrent couramment les idées de leurs compatriotes — c'est-à-dire, bien souvent, leur ignorance. Or, à supposer que la lettre d’une pareille théorie ne renverse pas l’inerrance biblique, son esprit empêcherait tout apologiste de la prendre à son compte. Celui-ci jugerait l'inspiration divine encore plus menacée par la façon dont Renan se représente la composition de certains psaumes. Comparaissez ici, scribes qui quêtiez auprès de chaque tribu la récitation d'une petite strophe ; pèlerins qui, à table, évoquiez dans votre poésie ces lévites dont vous aviez « la tête remplie » ; rabbins qui, entichés du chiffre 150, cousiez ensemble des lambeaux empruntés, accoliez au ps. LX le Paratum cor dont vous aviez « l'esprit frappé », vous complaisiez à « sentimentaliser au sujet » du ps. CXIV ; et vous aussi, marchand de sagesse qui écrivites tel verset du ps. XXXIV comme un autre débite un boniment ! Le moyen, dites-moi, de voir en vous des enregistreurs du Verbe ? Songerons-nous enfin à la fixation, à la transmission des manuscrits sacrés ? Eux aussi, ils ont subi le sort commun, et les causes naturelles n’ont pas manqué pour rendre l'Ecriture en partie inintelligible (16). Sans parler des graves fautes d'ignorance, etc. qu'on a constatées chez le traducteur canonique.
En vient-on maintenant au contenu des Psaumes ? L'opinion du séminariste n'y paraît pas moins hétérodoxe. Par ses soins, le signe d'élection s'efface au front d'Israël. Ni son culte, ni sa théologie n'ont cette pureté idéale qui conviendrait au peuple de Dieu. Une sorte de syncrétisme criental compose la figure sacerdotale du ps. CX ; assimilable à Jupiter par une épithète, Jéhova est pour certains psalmistes, moins le Dieu du ciel et de la terre que celui d'Israël : non unique, mais audessus des autres divinités. Le spiritualisme hébreu est-il mieux assuré ? A peine.
Quant à voir dans les poètes d'alors les hérauts de J.-C. Renan n'y pense guère. À ses yeux, « le Roi-Prophète » chante bonnement ses revers et ses succès. Si un passage psalmique offre un parallélisme frappant avec la mission de J.-C., c’est sans doute qu'il a été « fait exprès ». Phrase obscure qui, dans son sens plein, poserait le problème à l'envers, mais dont l’orthodoxie, de toute façon, ne voudrait point. Elle n'admettrait pas davantage la dérision des explications « messiaques », de cette lumière supérieure que l'Eglise transmet de Dieu à ses enfants, et où la témérité seule peut voir l'expédient d'une subtilité aux abois.
A vrai dire, Renan se garde d'agiter une pareille question. Si son volumineux manuscrit nomme à peine J.-C. en revanche, les touches n'y sont pas rares, qui essaient de peindre le rêve messianique d'Israël. Quels moments, que ceux où ce peuple a vaguement entrevu, puis s’est figuré en traits plus accusés l’âge d’or promis à sa persévérance ! Dans sa mansarde, où la brise marine apportait le carillon des couvents., Renan re-
C'est, à ses y
(16) Comparer les conclusions de Renan en critique textuelle avec le genre d’addipère ne D 10 Hir admattait (Les Psaumes, 156, 230, pour ps. LXXT 20-24 ps. 402 .