LES CHOSES QU’ (ON SE TAIT A SOI-MÊME
vivait avec une sympathie de poète ce beau songe réalisé. Mille pensées sé pressaient en lui, tour à tour exaltantes et attendrissantes. Ce roi pacifique que le vieux chantre avait espéré, il règne maintenant par toute la terre, sur tous les gentils qui le connaissent et qui croient en lui. Quand même les écrivains sacrés n'auraient pas prophétisé l'avènement d'un Dieu médiateur, ils ont pressenti celui d’une religion universelle. Mêlons donc nos actions de grâces à celles qui terminent le ps. LXXIT, et reposons-nous, à l'instar du psalmiste, « avec l’univers heureux dans son mystérieux avenir » |
Occupé de cette vision, le jeune homme s’aperçut moins des pas qu'il faisait chaque jour hors de la foi. Au début, il se surveille encore : il se persuade que le poète hébreu, en parlant des dieux étrangers, s’est, placé par artifice au point de vue païer, etc. Mais la science ne veut pas de compromis. Enlève-t-elle, d'ailleurs, rien qu'elle ne remplace ? Se mettre sur son plan, avancer sans défendre ni (sauf exception) sans attaquer, cette méthode s'impose au chercheur de vérité. Seulement Renan s'arrête encore, sinon dès ses premiers pas; du moins bien avant le terme; il ne réfléchit pas toujours à la portée de ses conimentaires, il ne considère pas, par exemple, que Jésus lui-même, selon Matthieu (17), entend du Christ ce qui, au ps. CX, est dit d’un roi.-En outre; :il ne systématise pas ses résultats, et ce qu'on vient de faire passer sous les yeux du lecteur ne se présente point d'ensemble à son esprit.
A quoi attribuer cette timidité ? Non certes à une défaillance de l'intellect, mais à un parti pris de la volonté. Pas plus qu'il ne songe fixement à son avenir matériel, l'élève de Saint-Sulpice ne consent à éclairer crûment certains replis de sa pensée. Un passage de son manuscrit est assez suggestif à cet égard : « On se tait à soi-même par stoicisme », écrit-il, « et à Dieu aussi bien des choses ; on les sait, mais on ne se les dit pas. Quelle différence y a-t-il, entre savoir une chose et ne pas se la dire à soi-même ? Il y en a une. » (18). Déjà, sans doute, en sait-il plus d’une qui le gêne. Il ne se les dit pas, et il espère qu’en observant ce silence intérieur, la vie cléricale sera possible. Illusion ! Un jour viendra où la parenthèse ouverte ne se refermera plus. A force de concevoir de nouvelles choses, le séminariste se Les dira toutes. Et il sera bien près alors de vouloir les dire à d’autres. Le « stoïcisme » — si c’est lui qui est en cause — a ses limites.
Dès à présent, certaines démarches ont été faites, qui laissent une trace ineffaçable. De plus, au système orthodoxe s'est substituée, sans grand heurt, une série d'aperçus où la croyance ne joue pour ainsi dire aucun rôle. Philosophie et linguistique, littérature et rhétorique, critique, esthétique, art enfin, tout s'épanouit en Renan aux dépens d’une piété appauvrie. Ce Dieu à qui il n'ose se confesser, il spéculerait volontiers sur son essence et ses attributs. C’est un être « concret et non