‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 305 sur 369 · LA CONSCIENCE PRIMITIVE · texte numérisé non relu

LA CONSCIENCE PRIMITIVE

Cette question ne retiendrait pas autant le jeune homme, sans l’impression que l'hébreu, dès le premier contact, a produite sur lui, et qui demeure, après des mois, plus vive que jamais : n'est-ce pas « la langue dans laquelle le genre humain balbutia ses premiers mots » ? Vrai fils du XIX° siècle, Renan éprouve une émotion indicible à toucher « le primitif ». Il aperçoit dans tel terme hébreu un « {héorème de psychologie ». Il justifie la négligence de ce peuple à distinguer les personnes, car « au fond c’est identique ». I souligne par contraste la « démarceation si tranchée » dans nos langues «.positives » (« trop positives » même pour bien traduire le vieil idiome) et leur besoin caractéristique de « tout caser », de tout « catégoriser ». Cette antithèse même ne lui suffit pas. Il étudie la vie du langage, recherche l’origine d’un nom significatif, oublie l'appellation technique d’un trope pour décrire sa genèse. Si « Jamentation de Jérémie » veut dire « élégie », c’est que « l'espèce principale et foncière a donné son nom au genre » : le terme « rigoureux dans l'origine » a cessé de l’être ; nonobstant on l'a conservé (20).

Si cette étude sert- à l'histoire de l'esprit humain, on interrogera dans la même vue écrits poétiques et-commehtaires rabbiniques. On apprendra d'eux quelles idées ont eues les « peuples enfants », ou quelles idées ils ont encore ; car certains n’ont pas”dépassé cé stade, les Bretons, par exemple. De ce point de vue, rien de plus curieux que leurs aberrations en histcire naturelle. C’est ainsi qu'ils appellent « cœur » « tout ce qui fortifie l'intérieur » ; ils croient aux monstres marins, par l'effet de ces « idées fantastiques, telles qu'en produit l'observation vague de la nature ». De là aussi les « idées matérielles populaires sur le ciel, séjour de Dieu ». Certaines constatations ont encore plus de prix. L'opinion des anciens sur le rapport de l'éclair et de la pluie révèle « la méthode instinctive de l'esprit humain; de la simultanéité (consécutivité) concluant. ». On voit à plein dans leur poésie descriptive, comment ils oubliaient les jaits au profit de causes supposées, ete. (21).

Quelque instructifs qu'ils soient, ces actes, ces données n’en révèlent pas moins certaines insuffisances de la consciente primitive. Mais celleei possède, pour les racheter, un caractère merveilleux : « la faculté d'inspiration spontanée ou de poésie ». C’est chez les anciens que le psychologue peut et doit l’observer ; car, selon notre hébraïsant, elle a « disparu du monde » : la virilité ne comporte plus cette « faculté d’enfance ». L'inspiration « s’est éteinte », et nos poètes n’ont plus que le mot sans la chose. N'est-ce pas, dès 1844, le germe de la théorie qui recevra son développement dans l’Essai Psychologique : celle des « facultés extraordinaires » imparties jadis à notre espèce? Mais cette idée coexiste, pour l'instant, avec des timidités de rhétoricien qu'elle est destinée à exclure absolument.

… (20) 76., 197; ps. XVI, 3; LXII, 1; CXXX VII. (21)2Ps. CIV, 15:26: 10XV, 151 CXXXV, 17; CXLVII.

L'esprit humain, d'ailleurs, ne varie pas en tout. Plusieurs de ses opinions sont constantes, par exemple cette persuasion que l« oppo- / sition subite du froid et du chaud [est le type d'un] grand tourment ». Il aime les « métaphores honorifiques » et les personnifications : donner à un simple particulier, pour sa noce, le titre de « roi » ou de « Salomon », symboliser une période en un homme, ce sont là de ses procédés favoris. Et il attribue à son héros, fussent-elles indignes de lui, toutes les œuvres, toutes les actions anonymes qui datent de son époque (22).

Ces faits généraux sont chers au psychologue. Aussi recherche-t-il si les littératures «elles-mêmes n'en offrent pas de cette espèce. Les trois groupes que son œil embrasse : Hébreux, Gréco-Latins, modernes, mettent Renan en mesure de caractériser les « divers types poétiques des peuples » en ce qui concerne soit un genre comme la description, soit des thèmes comme ceux de la victoire, de Ja défaite, de la délivrance. Il sait quels traits servent aux poètes nationaux pour peindre les événements analogues : les Hébreux les empruntent à la libération de l'Egypte, les Romains au désastre de Cannes, etc. En somme, chaque littérature a son « cercle tracé d'images, d'idées, etc. », pour chacune de ses périodes. Car toutes traversent une succession d'ères différentes. Leur histoire comparée révèle chez toutes un phénomène comparable à ce qu'on observe dans les arbres : elles ont, elles aussi, « des époques de pousse et

de repos ».

Ces généralisations supposent chez leur auteur des connaissances de détail assez riches. Renan ne serait pas philosophe en ces matières s’il n'était aussi humaniste et historien. Ces qualités ressortent de ses écrits de vacances : qu'il s'agisse des langues (23), littératures, ou civilisations profanes, on y trouve nombre d'indications qui confirment et précisént ce qu'on sait déjà sur son degré de culture.

L'image qu'il se fait du monde gréco-latin dépend un peu de la lecture de Lowth (24) et beaucoup, semble-t-il, des études de Saint-Nicolas. Il pense encore aux vers latins qu'il y a faits, centons de Virgile et d'Horace. Surtout, il se rappelle l'Odyssée. « Homérique », l'expression « l'aile des vents »; homériques, telle épithète divine, ou tel tableau marin. Sans doute le temps n'a pas respecté ses souvenirs : ici, il donne à Amphitrite un nom qui n'existe pas; là, il lui applique ce qui convient à Poseidon, soit qu'il se remémore une indication de l'abbé Batteux (25), soit qu'il confonde le Télémaque et l'Iliade. Il est aussi peu exact sur le contenu de la ZV*° Eglogue. Mais qu'importe? Il n’en goûte pas moins Vir-

(22) L. Int., 197; ps. LXVI, 12; CXLVII; CXXIV, XLV, CXXI.

(23) Sans avoir lu, sans doute, ni Erasme, ni Reuchlin, il

ac ! 1 S ; est au courant d idées des « iotacistes ». À ses yeux, elles sont « infirmées » par le fait que la VuL gate ait lu au début d'un mot un au lieu de l’n (ps. CXLI, 6).

(24) Cf. en particulier Travaux de Jeun., 250 n. 13.

(25) Sur cet auteur et son Cours de Belles Lettres, voir Tr | : s de « rar. . he Pro (où Renan le cite expressément) et la note 32. Fe DONR ReR

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