‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 306 sur 369 · RENAN ET LES LETTRES PROFANES · texte numérisé non relu

RENAN ET LES LETTRES PROFANES

gile et, en vrai Breton, le chantre de la mer. Les « écarts lyriques » d'Horace et son « Impavidum ferient ruinæ » lui reviennent également à l'esprit (26).

Au reste, ce qu'il recueille de préférence, ce sont des détails relatifs à la religion. L'harmonie des « chœurs antiques » l’intéresse moins que le culte et les dieux. Amphitrite, Jupiter, Cybèle, leurs épithètes et attributs ; les Nymphes et l’outre d'Eole, voilà ce qui provoque sa réflexion. Ces fictions, il les explique (sans avoir encore lu Cousin) par une tendance de l'esprit païen, qui attribue faits et choses à des « causes multiples et imaginaires ».

Quant aux Sylphes, qu'il a l’air d’assimiler aux nymphes, les prend-il pour des génies du paganisme ? Non sans doute. Il les connaît, sinon par Hugo, du moins par Mmie de Sévigné (?). Toujours ést-il qu'il parle très peu du M.A. Il sait pourtant que tout empereur qui figure dans ses histoires s'appelle obligatoirement Charlemagne. C'est par le même procédé —

pour dire un mot de la littérature latine chrétienne — qu’ « on prêtait à Saint Augustin tous les traités philosophiques ou théologiques d'alors » (27). 5

Le monde moderne offre matière à de plus nombreuses allusions. Quelques-unses ont trait à la civilisation, mais la plupart aux littératures. L'étranger y est peu représenté. L'Allemagne n’est encore que la patrie des exégètes ; l'Angleterre, celle de Milton, dont le Paradis perdu fournit une remarque à Renan. Parmi les classiques français, il mentionne Athalie et sa troupe de lévites, et même il cite, en l’altérant légèrement, un vers d'une tragédie profane : Andromaque. Il a lu aussi, bien qu'il ne s'en souvienne que très vaguement, l’Ode de J.-B. Rousseau Sur la naissance du duc de Bretagne. Lowth lui remet en mémoire — en était-il besoim ? — la Traduction que ce lyrique a faite du ps. XIX : « Le jour au jour la révèle. ». Enfin, si le chapitre XXX VIII d'Isaïe a pris tant de relief à ses veux, c’est probablement à cause du fameux Cantique d'Ezxéchias (28).

A l'influence de ces poètes, il faut joindre celle de quelques prosateurs. Ne nous arrêtons pas à Fleury (29). Mais les Sermons de Bossuet et ses Elévations ont encore laissé leur trace dans ce manuscrit. Non que celles-ci y soient toujours citées exactement. Pourtant la précision d'une référence porterait à penser que Renan consultait des notes, où mieux l'ouvrage lui-même (30). Il s’est, en tout cas, certainement souvenu d'un

(26) Cf. ps. LXXI ; CIV, 3; Trav. de Jeun., 232 et n. 7, 236 et n. M, 151 et n. 10, 129 (d) et n. 6, 130 et n. 3; ps. XCV.

(27) Cf. Trav. de Jeun., 172 et n. 22; sur Saint Augustin, voir encore 155 et n. 13. Sur Saint Jérôme, 235 et n. 19, — Ps. XCVIII, 8; CXXXV, 7; CXLVII;

(28) Trav. de Jeun., 240 et n. 8; 169 (b) ; 138 et n. 8; 129 (d) ét n. 6; 126 et n. 2: 230 en n, 15.

(29) Cf. 1bid., 168 et n. 2.

(30) Nous voulons parler d’ib., 210 et n. 2. La référence de 241 et n. 10 est plus vague. — Cf. 4b., 208 et n. 9; 219 et n. G.

passage du Sermon Sur la Passion de J.-C. Un autre de ses commentaires paraît bien s'inspirer du Premier Sermon Pour la fête de l’exaltation de la Sainte Croix. Rien ne prouve, en revanche, qu'il ait reconnu dans le v. 6 du ps. XXXIX un thème du Sermon sur la Mort.

Il n'a pas nommé Pascal au cours de son travail sur les Psaumes.

Mais, en écrivant à Henriette, il adapte une Pensée à sa propre théorie

“sur la poésie moderne. Chez ceux « qui se disent maintenant poètes », assure-t-il, le métier se sent inévitablement (31). Privés de la faculté créatrice, ils imitent « quant à la forme » leurs lointains prédécesseurs. S'ils ne sont pas inspirés, ils proclament, du reste « en beaux vers », qu'ils le sont. Seule concession (sans doute ironique) que fasse ce parlisan des anciens. é

D'où vient cette roideur de jugement, bien curieuse à la date où elle se produit, après tant de prodigieuses floraisons ? L'enthousiasme de l'hébraïsant n'est pas ici seul en cause : Renan ignore le lyrisme romantique. Il en «est aux paraphrases du rival de La Motte. Il n'a pas encore lu Jocelyn. En fait de prosateurs, il connaît, il est vrai, son compatriote Chateaubriand. Il mentionne, mais sans en prendre l'esprit, les chapitres du Génie relatifs à la Poésie descriptive des anciens. Peut-être y puiset-il une expression, et dans Les Martyrs une autre (32). De l'Itinéraire, il reproduit, en substance tout au moins, un jugement sur le ps. CXXXVII. L'autre grand apologiste du début du siècle ne lui est pas moins familier. Il dérobe aux Soirées de Saint-Pétersbourg un trait d'une page brillante, s’il ne pense pas à ce « Septième Entretien », où J. de Maistre compare David à Pindare (33).

Au reste, l'analyse littéraire est souvent menée dans un esprit philosophique. Les descriptifs modernes, note Renan, « s’attachent aux faits et aux choses telles qu'elles sont, disant ce qui est ». Il raisonne sur la signification qui découle d'un certain parallélisme : « Ici, le beau résulte de l'usage, réaction de la forme et de la pensée, la pensée procurant [?] d'ordinaire la forme, et ici la forme donnant la pensée ». Et cette tendance à l’abstraction s'exerce aussi sur des faits de rhétorique.

C'est ainsi que le lecteur de Lowth montre, trois versets plus loin, comment « le sublime » résulte « de la forme même de la phrase suivie en toute cette ode ». Ailleurs il disserte, non sans ingéniosité, sur « l'essence de l’Ode », dont « une partie dérive de l'application d'une person-

Ë (31) Il ne se sent pas, selon Pascal, chez les véritables poètes. « Les vrais honnêtes gens ne veulent point d’enseigne, et ne mettent guère de différence entre le métier de poète et celui de brodeur » (Pensées, éd. Port-Royal, p. 187, XXIX, $ 22). Cf. Lettres Int., 197 : « Voilà pourquoi, comme dit Pascal, les honnêtes gens, etc. » (Passage relevé par A. Blinkenbere, Ærnest Renan, 57).

Rd Ps. C, 3 (« houlette » se lit aussi chez La Fontaine). Cf. Trav. de Jeun., 176,

(33) Voir J. de Maistre, Œuvres complètes, t. V, 42-54. C'est là que le comte conseille de suivre la version latine de la Bible, et de consulter un ami qui, sans être hébraïsant, se soit pénétré, à force de lectures, de l'esprit de l'hébreu. Renan résume tendancieusdment plutôt qu'il ne cite dans Aw. de la Se. 516-517. — Cf. Trav. de Jeun., 158 et n. 4. Da |

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