SENSIBILITÉ LITTÉRAIRE DE RENAN
nalité [celle du poète] sur une autre [celle du héros] ». Il classe le ps. LXXVI parmi ceux « qui d’un exorde calme passent au plus haut sublime ». Il va jusqu'à changer d'opinion sur la valeur d’un morceau, dès qu'il aperçoit que ce n’est pas une « ode », mais un « hymne » ; le genre n'étant plus le même, la critique se tourne en éloge : on ne saurait reprocher « à la pastorale de n'avoir pas le ton de l’ode ». Après cela, que les mots de métaphore ou de prosopopée, de métonymie ou de synecdoque, se rencontrent sous sa plume, qui songerait à s’en étonner ?
Heureusement, l'usage de cette terminologie a été assez discret pour: ne pas défraîchir les impressions du jeune hébraïsant. Sans doute, il n'échappe pas toujours à l'influence de la tradition. Le ps. CXXXVIT passant pour une élégie, il en déclare la couleur « tendre et douce », sans remarquer apparemment la fin”: « Heureux qui saisira tes petits enfants, et les écrasera contre la pierre ! » — cri de haine atroce, dont la généreuse Lélia avait été révoltée (34). Mais en général, il pense et sent par lui-même, soit qu'il rende hommage à la « profondeur morale: et psychologique » d’un morceau, soit qu'il se montre sensible à sa beauté. Ce dernier cas est le plus fréquent. L'adjectif « Magnifique », s'il qualifie une fois un « fait psychologique » bien observé, exprime ordinairement, au même titre que ceux de « remarquable-», « admirable », « merveilleux », « étonnant », la sincérité, la vivacité des jouissances esthétiques: que l'étude du Psautier a procurées à Renan.
Ce sens du beau, déjà formé et sûr, n’est point satisfait par les pièces où dominent le ton « purement moral », la lourdeur, le calcul de la réflexion. Simplicité, unité, gravité, noblesse, naturel, voilà ce qu'il goûte; l'unité notamment paraît si nécessaire, qu'on n'imagine pas « comment de deux lambeaux d’odes, on peut former une belle ode ». Ces mérites se rencontrent dans l’antique : aussi ce mot va-t-il rarement sans ceux de: beauté, de richesse, de hardiesse, de pureté (35).
Il apprécie, où qu'elles se trouvent, sinon toujours la pompe, du moins la force, [a véhémence, la majesté. La « grandeur indicible » d'um passage lui rappelle Isaïe. Mais il sait aussi le prix de qualités moins grandioses, la justesse, la clarté. Il s'arrête au début d'un psaume pour écouter une « fort jolie » chanson. Même de petits détails ont leur « charme » ; s’il ne l’a pas avisé d'abord, il essaie d'en surprendre le secret, dès qu’un de ses guides lui a ouvert les yeux. De lui-même il n’aimerait guère l’artifice ; et pourtant certains raffinements ne lui sont point antipathiques.
Ce goût commande son jugement sur des psaumes ou sur des traits pris çà et là. Le CIV°, à ses yeux, est digne de sa célébrité : il y voit « le morceau le plus achevé peut-être de la littérature hébraïque ». En fait de détails, il admire un temps comme le deuxième futur de ce psaume,
(34) Elle y avait substitué ce souhait magnanime : « Babylone... puisses-tu ne pas: souffrir le mal que ‘tu nous as faits ! » (Lélia, II, 27).
(35) Ps, CXEVII; CIV, 29, 32; CVIII; CVII; LXXXVII, 4-5; XVI, 7, 5; LXVI, 16; XXXIX ; CXXXVII, 7; L. Int., 196.
640 PRÉPARATION AU PROFESSORAT au v. 20 : une simple locution (vocem fletus) : la rencontre de la vérité et de la justice ; le tableau de « Jéhova à la droite d'Israël, Vombrageant » ; la face de Dieu ravissant le ressuscité. Ailleurs, la beauté lui paraît résider dans le mouvement de la phrase : dans le « tour d’absolu » qu'il faut donner au « Magnus Jehova », ou dans la force que le mot « tu », du fait qu'il y est isolé, confère à une apostrophe. L'énergie dies « reprises » (en peut même dire des « réponses ») n'est pas moins remarquable : « Haec fecisti, et silui » ;: — « Où est leur Dieu ? Le nôtre est dans les cieux », ete. L'élégance, qui caractérise certaines phrases ainsi construites, peut résulter aussi de l'emploi de telle rime. En général, la versification est une source d'effets heureux. Un même refrain est agréable, quand il est approprié à des sujets différents. Un verset interjeté rompt-la monotonie, et l'on peut voir, au ps. CVIT, avec quel « art » sont disposés les versets intercalaires. Il y a des asymétries qui produisent un « très joli effet » : « Que cette antithèse de deux vers contre un fait\un : el effet! »
Plus encore qu'à ces réussites, Renan est attentif aux mérites de la «omposition. A l'excellence d’un début ou d'une fin : le v. 2 est « peutêtre ce qu'il y a de plus beau » dans le ps. LXXVI : « Cela est jeté en tête. C'est son premier cri ; voilà ce que j'ai de plus grand à dire pour Israël » ; le « tableau du froid » se termine parfaitement bien au v. 17 du ps. CXLVIT ; la chanson de travail du CXXVII* s'achèverait « très heureusement » sur l'espérance du repos ; le trait qui finit le n° XXXIX est d'un « effet admirable » : « Laisse-moi goûter un moment de joie, avant que je disparaisse pour toujours ». Ce même morceau offre aussi dans son corps (v. 6, 12) une répétition remarquable : « Oui, l’homme n'est que vanité ». Un autre, le n° VI, présente deux parties antithétiques. Mais ce qu'il faut le plus estimer, c'est la suite et c’est l’ordre. Ainsi le v. 16 du ps. CXV est une « belle explication » du précédent ; la disposition « symbolique » du ps. CVII est pleine de charine (36) ; l'œil se plaît au tableau du ps. CIV, où l’on voit « la nuit, puis le jour », et l'homme sortant ensuite à son ouvrage (v. 23).
Cette dernière pièce offre aussi des transitions très soignées, « de ton surtout » : ainsi le v. 24, et les v. 31-32 qui « préparent la fin ». « Elles sont juste ce qu'il faut : assez rigoureuses pour ne pas choquer, pas trop pour ne pas paraître artificielles ». Au ps. GVIIT, il est curieux que « la transition la plus fine se trouve tout juste à la couture des deux fragments » (v. 6). Or, l'idéal est qu'on ne puisse « proprement couper le tout en parties, si ce n'est en gros, mais non fixer l'endroit de coupure » ; c'est que « les changements de couleurs s’opèrent par nuandes insensibles ». Ainsi le futur auteur de la Prière sur l’Acropole s'intéresse déjà à la dégradation des teintes. Plus tard, elle lui paraîtra s'opérer entre les idées contraires ; alors il trouvera, pour illustrer ses abstrac-
c (36) Renan veut dire que « le cri de Jéhova sert de transition du malheur à la délivrance, dans le poème comme dans l’ordre réel ».