L'EXÉGÈSE PSALMIQUE DE M. LE HIR
tions, l’image qui ne s'est pas formée en 1844, bien que tout l'ait préparée (37).
Il en est encore, en effet, à la période des acquisitions et des exercices. Son style, qui n'a pas dépouillé toute rusticité (38), s’assouplit cependant, s'habitue à certains mouvements qu'il refera par la suite avec plus d’aisance et d'assurance. « Jour heureux, où ton peuple se réjouira sous tes ailes » : cette version du ps. LXXXV, v. 7, n'est-elle pour rien dans le rêve élégiaque de Léolin (39) ? Vienne, en 1845, l'étude sur Job, et Renan pourra tenir sa place parmi les grands romantiques, dont le lyrisme sacré a si richement coloré l'inspiration : Chateaubriand et Lamennais, Lamartine, Vigny, Hugo, — et Flaubert.
Cette place, qui s'étonnerait qu'elle fût la première ? Nul de ses émules n’a, comme lui, lutté en traducteur avec le génie de la poésie hébraïque. Nul n’a plus sincèrement cru à cette a de justice « C’est toi qui rendras à chacun selon ses œuvres. ». Nul, enfin, n’a appliqué à ces obscurs écrits une pou aussi sérieuse et aussi Heu trante que la sienne (40). fe =.
Cette critique, on l’a vu se former, au courant de cette année 1844, sous la direction de M. Le Hir, parfois en réaction contre lui. Mais maintenant le professeur est absent, du moins de corps ; l'élève conduit sa pensée comme il l'entend. Dans quelle mesure s’éloigne-t-il de la voie magistrale ? Pour le dire, il faut bien définir celle-ci.
Asservie à l’orthodoxie, l'exégèse du Sulpicien est à la fois timide et injurieuse, s’il s’agit de soutenir, contre les textes, que les Hébreux ont toujours cru à l’immortalité de l'âme. Elle n’a aucune sûreté pour déterminer dates et auteurs : sa thèse concernant le ps. LXXI en «est un exemple. Pourtant, elle n’est pas dénuée de tout mérite. En tirant parti de la nature du style, ou de certains détails ; en se servant des analogies, Renan a marché dans les traces de M. Le Hir. Celui-ci a même utilisé l’histoire de la langue, là où son élève ne l’a pas fait (au ps. CII). Au ps. LXXX VII, pareillement, il note un point qui a échappé au séminariste: la mention de l'Egypte et de Babylone (v. 4) « suppose un temps où Babylone était encore avec l'Egypte l’un des deux grands Empires de l'Orient ». Le v. 5 du ps. CXXII empêche d'attribuer cette pièce à David. On le voit enfin, non sans surprise, prendre prétexte du v. 3, qui place au septen-
(37) Cf. Souv. d'Énf., 61 : « Le bien et le mal, la raison et la folie se, transforment les uns dans les autres par des nuances aussi indiscernables que celles du cou de la colombe ».
(38) « Car en effet » (LXXXVII, 3; L, 4); « messiaque », « cérémoniel »; « psaume circonstanciel ».
(39) « Temps aimable où je jouais enfant sur ses genoux » (Dr. phil., 202).
(40) Ps..1, 12; CII: CXXXIL; LXXXV : XVI; XLVIII, 2; XVI, 5 b; CXV, LORS TONNES LL 21 OX XX IV ICI 22 2CIV; 29: -LXII, 13.
trion la demeure d'Elohim, pour assimiler l’auteur du ps. XLVIIT aux anciens : ne logeaient-ils pas, eux aussi, leurs dieux au pôle nord (41) ee Bien certainement, M. Le Hir a fait ve rapprochement sans malice.
Renan est moins ingénu. Certes, l’'orthodoxie continue à le dominer sur certains points, soit qu'il modère son langage au sujet des bévues de la Vulgate, soit qu'il demeure fidèle à des thèses insoutenables. Il rapporte à l'âge mosaïque les trois Cantiques de l'Erode et du Deutéronome; il fait vivre Daniel, ainsi qu'Esdras, à la Cour de Babylone, et il attribue au premier le livre qui porte son nom : Ce serait une œuvre de la captivité, comme les écrits d'Esdras, d'Ezéchiel et de Malachie. Quant à cer- {ains livres sapientiaux, il admettrait sans grande difficulté, semble-t-il, leur origine salomonienne. Et certes, ces erreurs n'ont pas été sans de fâcheuses répercussions. Mais, S'il y persiste, c'est qu'il n'a pas encore rencontré des motifs suffisants pour abandonner cette chronologie. Il se garde d'ailleurs de toute visée apologétique, même en adhérant à l'idée d'une tradition complémentaire de la Bible.
La vérité, c'est qu'il adopte pour son usage les instruments sûrs qu'il a vus aux mains de son maître. Il les aiguise, il les perfectionne, sans permettre à la dogmatique d'en inhiber ou d'en fausser l'emploi. Se trompe-t-il, ce n'est pas faute d'indépendance ni de hardiesse. Dès à présent, il voit souvent plus clair que M. Le Hir et plus loin. À fortiori sera-t-il, à Saint-Sulpice, de moins en moins satisfait de ses professeurs de Théologie ou d'Ecriture Sainte, de moins en moins porté à leur concéder que l’'inexpliqué soit l’inexplicable. Revenu avec des outils améliorés, le jeune artisan sent croître sa confiance et son ambition.
Ses procédés, nous les connaissons. Il continue, comme au temps des Observations Psychologiques, à isoler tout d'abord le fait intéressant « Une chose bien remarquable en ces psaumes, ete. ». Puis il généralise par voie d’induction (« l’induetion qui en ressort, etc. »), jusqu'à ranger un peuple, une poésie sous des lois universelles. Les conditions spéciales de l'exégèse psalmique, la rareté des recoupements historiques, développent l'importance du critère de la « couleur générale », du ton. AUSSI est-ce peut-être sous ce rapport que Renan a le plus bénéficié de cette étude, si propre à affiner son tact littéraire.
Il a eu, du même coup, l’occasion d'appliquer un principe auquel il tient, en marquant avec soin tous les points sur lesquels les anciens différaient de nous, par leur écriture, leur grammaire, leur façon de penser, etc. Nous leur avons souvent, pour notre commodité, appliqué des catégories auxquelles ils n'ont pas songé ; la dénomination des royaumes issus du schisme, par exemple, ne serait-elle pas moderne ? C’est projeter nos façons de voir dans le passé que de penser à ce sujet : « C'étaient des schismatiques, ils les détestaïent ». Non, « ils étaient plus larges ». Nouvel exemple de cette méthode fàcheuse, que le séminariste dénonce depuis des mois, et qui consiste à « tailler les anciens sur notre
(41) Les Psaumes, 197, 101.
LES DONS RENANIENS 643
modèle ». A Tréguier, il la signale avec plus de sang-froid ; mais il ne l'en reproche pas moins à sa vieille ennemie, la « critique scolastique », dont c'est le « défaut. de couler des faits anciens dans des moules modernes » ; et il réitère ce précepte : « Laissez-leur done leur allure originale ».
C'est de quoi ne se soucient point certains hommes, envers lesquels il demeure partagé entre une ancienne admiration et une défiance qui s'accentuera. Les « interprètes », dont Bossuetl est le modèle, ajoutent au texte des beautés « postérieures et extrinsèques ». Même si nous nous laissons séduire un temps à leurs phrases, n'oublions pas qu'ils dénaturent ainsi l'Ecriture. Ces commentaires n'’aliènent jamais la liberté critique de Renan. Si l’occasion lui manque de recommencer le duel de l'historien contre le sermonnaire, certains silences ne sont pas moins significatifs (42). On ne voit guère qu'un cas ou deux où il se soit prononcé en faveur d'une interprétation spirituelle ; encore est-ce dans les premiers psaumes (43).
C'est que rarement un esprit s’est moins payé de mots que le sien. Aussi, comme il s'attache âprement à la signification littérale, à l'application particulariséé, voire à la plus mesquine ! Derrière le texte, il cherche l’objet, le fait, la situation, la coutume, qui en éclairent et en limitent, ie sens. De là sa quête incessante de la circonstance et de l’allusion. L’exégèse orthodoxe, sans doute, n'est pas étrangère à ce souci, dès qu'il s’agit de localiser un psaume dans la vie d'un David ou d'un Salomon. Est-ce pour cette raison que, sur ce point, Renan aurait tendance à rester en deçà des précisions légitimes ? Réserve rare chez un critique qui ne se résigne qu'en désespoir de cause à voir dans un texte des généralités communes.
Ces opérations mettent en évidence certaines qualités si accusées que Renan &n abuse parfois. Et tout d’abord le bon sens, surtout en œuvre dans l'appréciation des témoignages; quand il s’agit, par exemple, de signaler sur quel point, et pour quelle raison, l'autorité de Saint Jérôme est spécialement forte, ou celle des Juifs recevable. Puis le don de curiosité: le jeune auteur n’est pas de ces esprits qui n'aperçoivent de problème nulle part; lui, au contraire, soupçonne un fait, peu signifiant en apparence, de «cacher quelque chose ». Le don d'observation. S'il lui arrive de feuilleter un peu vite le Psautier, ordinairement il à le coup d'œil posé et juste. Il remarque le « j'ai» qui commence les quatre. premiers psaumes des Degrés, la place singulière d'un séla; il relève des intervalles curieux, signale une répétition «juste vingt psaumes après celui-ci», «juste à six versets de distance..». Le don d'hypothèse. Sa cervelle est active et féconde: «J'ai une idée», «voici
(42) Il ne consacre pas une ligne à apprécier le sens mystique que d'aucuns donnent au mot Degrés (pensées par lesquelles l'âme s'élève à Dieu).
(43) Ps. LXXXV et surtout ps. LXVII, 7, où Vatable, à l'encontre de Renan, adopte le sens matériel. ;
une idée qui m'est venue à cel égard », ceci «m'a fait naître une con— jecture »; l'Office n'a-{-il pas été fait sur les Septante? Sa pensée est. si ingénieuse et rapide qu'elle dresse tout un édifice sur une base étroite, quelquefois fragile. Ou bien c'est, comme pour le Quod si sal, etc, une vue furtive qu’il ne contrôlera pas. Le don de raisonnement. A-t-il saisi un anneau, il passe au suivant, remontant la chaîne le plus loin possible: telle addition de la Vulgate lui paraît « importante, car. donc... donc.…., ete. ». De là aussi son aptitude spéciale à envisager toute la portée d'une observation. Et ces faits dont il sent l'intérêt peuvent servir non seulement d'arguments, mais encore de documents : le ps. CXXXV, par exemple, lui paraîtra « curieux comme monument de compilation juive ».
Ces facultés agissent sous le contrôle de la probité. Il est consciencieux et impartial. Toujours, ou presque, il se reporte aux textes bibliques qui lui sont signalés. S'il me s'occupe pas du grec néotestamen-— taire, c'est moins négligence que routine. En général il ne manque pas de compléter la référence, quand ses guides ne donnent pas le numéro: des versets, ri de la rectifier, lorsqu'ils se trompent ou se contedisent. Et sa diligence est récompensée par ce qu'il trouve ainsi d'expressions curieuses, de renseignements complémentaires, de prétextes à induction. De quelque côté que la balance lui paraisse pencher, il l’enregistre sincèrement. Il n’est ni un esclave de la foi, ni un prosélyte de la raison: s’il n'injurie pas les rationalistes, il n’a point pour eux de complaisance superstitieuse. Telle considération « appuie »-t-elle Gesenius, telle autre au contraire «infirme »-t-elle ses vues, il le dit avec une égale «objectivité». Fidèle à l'attitude qu'il a préconisée au début de l’année, il abandonne une opinion, même si c'est la sienne, dès qu'une objection grave paraît l'ébranler. Qu'on lise, par exemple, le commentaire du ps. LXXVI, v. 2, où les arguments se choquent, se neutralisent ou se détruisent. Sa discussion sur le refrain n'est pas moins significative: it a un avis, qu'il étaie de trois considérants, ou plutôt de deux, car déjà, après une «étude plus attentive», il détruit lui-même le second. Or, quelques versets plus loin, il rencontre un fait contraire. Aussitôt: «J'abandonne », écrit-il, «tout à fait cette idée ». A le voir, iei encore, penser tout haut, on se convainc que rien absolument ne trouble la correction du jeu intellectuel (44). D'autres échantillons de sa critique laissent la même impression, notamment sa dissertation sur le mot « Degrés » (ps. CXX); son identification des termes géographiques du ps. LXXII, v. 10; son examen du ps. LXXXVII, v. 4-6.
Bref, il apparaît non comme un érudit sans horizon ou un analyste insensible, mais, toutes proportions gardées, comme un historien savant à la fois et artiste. Car il a le sentiment de la vie. Ce lointain passé n'est
(44) Ps. CVIIT ; LXXVI ; LXVI, 16; CXLI; CXXI,; CXV, 5; KXXIX : CIN, 7 Ne à CXXXIEV A ICONS MINES 2 MOXX AS CRE NLVTEL