‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 309 sur 369 · SENS DE LA VIE ET DU PITTORESQUE · texte numérisé non relu

SENS DE LA VIE ET DU PITTORESQUE

point pour lui quelque those de froid ni d’inerte. Le psalmiste rappellet-il la méchanceté des fils d'Edom: «Remarquez », note Renan, «l'àa-propos de arou pour un cri de rage et de mépris, allons ! allons ! « Indépendamment de son sens, n’a-t-il pas presque le son de « haro, haro! »? De même, comme l'antique « Jehovah Melekh », ce « cri de triomphe religieux », est plus frappant pour nous, transposé en « Vive Jéhova ! », sur le modèle de « Vive Napoléon! »! Et ce n'est pas la seule allusion que l’auteur du manuserit fasse à cette grande figure populaire. Elle lui semble, elle aussi, expliquer par analogie la valeur symbolique que l'imagination juive a donnée à David ou à Abimélech: ne prête-t-on pas à l'Empereur tous les bons mots de son temps? Dans un tout autre ordre d'idées, Renan apparie, non sans une pointe d’ironie, la « dérision juive pour les idoles » aux diatribes de « nos prédicateurs contre les vanités du monde »: ici et là, même banalité de lieux communs.

Ainsi se dessine, chez le futur historien d'Israël, la tendance, qui s’accusera sans retenue à la fin de sa vie, à rapprocher «les antiques événements [qu'il] raconte et les mouvements des femps modernes » (45). Mais cet appel exprès au langage ou à l'expérience des contemporains n'est pas le seul moyen de communiquer la vie à ce que l’on touche. I suffit de faire entendre, de faire voir un mot ou un geste. Que le fhodäh se soit accompagné d’'invocations, cela ne nous parle guère. Mais Renan précise : « On disait : « Jéhova! Jéhova! » Si l'appel du ps. XXXIV ne nous arrête pas, le commentateur attirera notre attention sur ce «tour singulier » qui ressemble — n'est-il pas vrai? — à «une proclamation de charlatan ». Parfois, c’est un dialogue, c'est une petite scène qui s’ébauche en notre présence: « Benedictio etc. est peut-être le salut; et benedicimus.. la réponse des salués ». Les circonstances, ressuscitées par une imagination sympathique, prêtent au texte un relief ou un charme captivants: «Quand on montait les côtes, on chantait pour s'encourager. Que cela devait être beau...! »

Le sens du pittoresque ne sert pas moins pour développer une image à peine indiquée, pour en faire un tableau. Renan voit, par exemple, Jéhova « debout, la main appuyée sur le juste, l’'empêchant d'être ébranlé », Si, en face de ce verset: «Benignitas et veritas obviaverunt sibi», il s'écrie: « Que cela peint bien! », c'est qu'il se figure les deux allégories: en mouvement, et, comme l'indique le verset suivant, « la vérité s'élevant de terre, et la justice du ciel lui tendant la main ». Les abstractions, du reste, ne sont pas les seules à s’animer: les choses prennent vie. Le mot latin «simul » ne vaut pas l’hébreu, qui «peint bièn mieux » le concert, universel : monts, fleuves se mettant « en accord, les uns battant des mains, les autres chantant ». Ailleurs, un instrument de musique répond à son maître : « Je veille. dès l'aurore ».

(45) Hist. du peuple d'Isr., t. III, p. VI. Ce procédé se rencontre déjà dans l'ouvrage d’un autre Breton, l’Essai sur les Révolutions de Chateaubriand.

Ici, l'artiste nuit au savant (46). Mais que de cas où il l'aide! La réalité matérielle importe moins que l'idée qu'on y attache: l'histoire d’une bataille, moins que le «prestige poétique» dont elle s'est parée. Or l'intuition psychologique est le don renanien par excellence.” Genre de l'inspiration, procédés, erreurs de la composition, le jeune auteur prétend tout deviner; il sent «le charme et l'a-propos des. images d'Aaron », comme un pèlerin de la cité sainte. Qu'importe si la hâte, une excessive subtilité, l'oubli de certaines données, pèsent sur la valeur des résultats ? Des facultés si diverses, si vives, Si puissantes, et, somme toute, si heureusement complémentaires, n'en forment pas moins, dans la force du terme, un génie.

On aime à en saisir, durant cet été de 1844, le libre épanouissement. S'il va bientôt se trouver à l'étroit entre les murs d'un séminaire, c’est qu'il n'est point le produit de leur éducation morose. Cet esprit éveillé et délicat est fils du pays trégorois. Son passé breton, renouvelé par le séjour présent, voilà d'où il tire ses richesses. Cette source n’est pas si «<achée qu'elie n’affleure par endroits, dans le travail sur les Psaumes.

Au ps. LXXIT, nul doute que Tréguier ou Lannion ne soient la « petite ville » où se donnent les « noms de profession » : « le chantre», le « sonneur », etc. Quand l'hébraïsant descend de sa mansarde, l'antique poésie ont il a la tête pleine le rend attentif à tout ce qui peut la rappeler. La « barrière transversale » dont parle le psalmiste est « encore usitée en Bretagne » : c’est «la fermeture la plus simple, dont le verrou n'est qu'un diminutif perfectionné ». Les tableaux maritimes ou rustiques que notre commentateur dessine çà et là correspondent bien à l'aspect amphibie de sa province : Floridum mare! Il trouve « vraiment belle » une description de naufrage :; l’état des marins, observe-t-il, y est « parfaitement exprimé au propre » : «Comme des ivres.…., ils ont le mal de mer (le vertige) ». Que de scènes de moissons ne faut-il pas qu'il ait eues sous les yeux pour ressentir aussi vivement la « justesse admirable » de certaines descriptions ! « La paume de la main. peint celui qui prend le blé à poignée pour le couper avec la faucille… Cheézen indique parfaitement l’action de porter une gerbe entre ses bras et sa poitrine, en relevant peut-être le vêtement en-dessous. » Les évocations d'où l'homme est absent ne sont pas moins caractéristiques. Renan s'intéresse à la faune comme à la flore. Veut-il éprouver l'exactitude du mot qui désigne une « fourmilière d'animaux », l'exemple auquel il songe est celui des harengs. C'est bien en Bretagne que le « splendor florum » éclate en avril et mai. « La pluie qui aplanit en tombant les sillons », « l'horizon qui se charge toujours de nuages plus que le haut du ciel » : autant de phénomènes que sa rétine à enregistrés, dans les longues contemplations de l'enfance (47).

(46) Il se nuit aussi à lui-même, car ce contre-sens fait perdr é

texte, en effet, signifie : « Je veux réveiller l'aurore ». ; RSS (47) "Ps: CXMN,. 5: COXXIX, 8, Ti LCXX VE COXVIIT, SOI + LV :

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