LES VACANCES BRETONNES
C'est dans ce paysage ami, et sous son influence, que le séminariste en vacances mena son grand travail à bonne fin. Des circonstances aussi propices prévinrent toute fatigue. L'esprit, à l'en croire, « plus libre » que jamais, le cœur content, il connut alors un parfait équilibre de des facultés. Où trouver le bonheur, sinon là ? Cet été de 1844 resta l'idéal sur lequel ses souhaïts d'avenir se modelèrent.
I y avait goûté le charme de ces habitudes domestiques et de ces associations d'idées familières, d'où se « répand sur l'âme une certaine suavité, qui la fléchit sans l'amollir ». Que de causeries, vagues et douces, avec sa mère, à la maison ou en promenade ! Il entendait — avec quelle joie ! — Mme Renan se féliciter et remercier Dieu du calme et du contentement qui, grâce à ses enfants bien-aimés, avaient succédé aux jours agités et douloureux de son veuvage et de sa gêne. Il la regardait, et lisait les mêmes sentiments dans l'expression de ces traits chéris. Souvent ils pensaient à Henriette, et ils lui écrivirent à la fin d'août. Ils la faisaient « partie intégrante » de leurs rêves (48): Une seule pensée les contrariait : pourquoi s'abstenait-elle si complètement de leur communiquer ses idées à elle, « par rapport à l'avenir et à la France » ?,.
Ils étaient, pour leur part, moins réservés. Se présentait-il une occasion de songer au lendemain, Ernest ne l’évitait pas. Seulement il ne laissait pas son esprit s’y arrêter assez pour devenir soucieux. Il y avait des réflexions auxquelles il coupait court, son repos étant à ce prix. Ce qu’il admettait de vues sur l'avenir était « plutôt pour y rêver que pour y penser, et après tout, le rêve n’est pas un mal, surtout en vacances ». Il rêvait donc tout haut, soit qu'il parlât du voyage en Allemagne, ou d'un projet mieux fait pour plaire à sa mère. Celle-ci viendrait à Paris, ou plutôt Ernest s'établirait en Bretagne pour un séjour studieux, — mais pas avant un an. A rien la vieille dame ne disait non. La première éventualité ne semblait pas trop l'effrayer, car son fils ne s'éloignerait d'elle que pour se rapprocher de sa fille ; et puis, ce serait temporaire. Les autres combinaisons avaient l'avantage de la retirer de sa solitude ; or, à mesure que les jours s’écoulaient, Renan « induisait » par « plusieurs circonstances » qu'elle répugnait de plus en plus à vivre isolée.
De son côté, elle n’était pas sans deviner chez Ernest une légère impatience, à laquelle il ne l'avait pas accoutumée : « On jurerait », avait-elle envie de lui dire, « que tu es pressé de me quitter ». Il l'eût rassurée d'un baiser; mais elle ne se trompait pas. Il avait bien hâte de se retrouver à Saint-Sulpice; moins pour la raison qu'il ne donnera le lendemain de son retour, parce que « le devoir l'y rappelait », que par un mobile plus intéressé : il pressentait la nomination dont il allait être l’objet (49).
(48) Mme Renan parle à sa fille, dans sa lettre, d’affaires en cours, dont elle s’entretient avec son fils (L. Int., 198).
(49) C’est ce qu’il avouera dans une lettre inédite à sa mère du 20 octobre. A
Cet espoir — le seul qu'il nourrit vraiment, et qu'il n’exprimât jamais — s'opposait à ce que Mme Renan eût son fils tout à elle. La perspective d'être sous peu de jours l’adjoint de M. Le Hir entretenait le jeune hébraïsant dans son zèle, et rendait souvent victorieuse la rivalité des livres. On n'a, pour s’en convaincre, qu'à relire la lettre du 11 octobre. Ernest y prétend bien qu'il est resté peu d’instants sans sa mère, et que ç’a toujours été « malgré lui ». Il n’en reconnaît pas moins avoir « laissé échapper [quelque] partie » de la « présence aimable qui faisait son bonheur ». Il se le « reproche presque », et prend pour une autre fois de meilleures résolutions (50).
Ce n’est pas à dire, toutefois, que la communion de ces deux cœurs ait été troublée. A la différence des vacances suivantes, Renan sut la conserver intacte. Déjà, en revanche, il commençait à se sentir en désaccord avec le reste de son entourage.
A Paris et dans la grande presse, la campagne contre l’Université avait diminué, à la faveur de la clôture des Chambres. Le Rapport de: Thiers, hostile aux Jésuites, avait rassuré le parti universitaire, en lui: persuadant — à lort — que la cause défendue par un tel avocat « était désormais gagnée en France ». Les catholiques n'étaient pas loin de partager cette opinion : le ton de l'Univers, dans le milieu de juillet, est sensiblement découragé. En septembre seulement, un peu de bruit se fait autour du Quatrième Examen sur la liberté de l’enseignement, dû à l'évêque de Langres, et dirigé contre le Rapport. La polémique ne reprendra vraiment qu’en novembre.
Malgré ce répit, les esprits n'avaient point désarmé. On s'en aperçut à la tenue des Conseils généraux, dont certains se déclarèrent contre les prétentions cléricales. Celui d'Ille-et-Vilaine, en particulier, émit un vœu hostile aux Congrégations (51). Rennes était d'ailleurs, depuis un an et plus, le théâtre d’une lutte qui mettait aux prises, d'une part l'évêque et le proviseur du Collège, de l'autre un jeune professeur de philosophie, Charles-Marie Zévort, le futur Recteur et Directeur de l'Enseignement Secondaire (52). Le pouvoir laïque capitula, et la nouvelle s’en répandit en septembre. Le 26 de ce mois, l'Ami annonçait que, « satisfaction ayant été donnée à l'intérêt de la religion par la démission de M. Zévort, Mgr. avait consenti à nommer un nouvel aumônier au Collège ».
Cette affaire ne fut pas la seule, ni même la principale, qui agitât alors le clergé breton. Celle de l'abbé J.-B. Souchet eut, en août, un plus grand retentissement.
(50) L. Int., 194, 205, 199-200, 206, 195, 251, 215, 200 ; Lettres du Sém., 245-246. (51) Univers, 17 juillet 1844, 11 août; Ami de la Rel., 10, 5, 28 septembre.
(52) Né en 1816, mort en 1887. Traducteur de la Métaphysique d'Aristote (1840- 1841) en collaboration avec Pierron. J'ai raconté en détail cette histoire (Rev. d'Hist. et de Phil. relig., juillet-octobre 1931, 404-407). Sur elle comme sur les autres, le journal à consulter serait le Français de l'Ouest, que Mme Renan lisait probablement. Je n'ai pu me le procurer, Ô