L'AFFAIRE DE L'ABBÉ SOUCHET
Ce chanoine, principal honoraire du Collège de Saint-Brieuc, avait écrit une brochure dont Les Débats du 22 juillet signalent la diffusion : c'était un Avertissement aux Catholiques, où lémule de Desgarets dénonçait le monopole universitaire comme une « invention destinée à pousser dans l’apostasie trente-et-un millions de Français ». Seuls en effet, disait-il, peuvent échapper les enfants assez riches pour être envoyés « hors de France, en Suisse ou en Belgique » (lisez : à Fribourg ou à Brugelette, chez les Jésuites). Il n’est pas jusqu'aux écoles primaires qui ne soient perverties, « les maîtres et maîtresses d'école, les directrices de salles d'asile [étant] entre les mains de la secte ». Quant aux professeurs universitaires, l'abbé Souchet établit la liste de leurs aberrations, en comparant leurs dires et leurs écrits avec le Dictionnaire des Hérésies de l'abbé Pluquet. Il trouve parmi eux.des adamistes, des albigeois, des animariens, des antitrinitaires, des ariens, des athociens, des cérinthiens, des cyrénaïques, des eutichéens, des gnostiques, des idolâtres « qui déclarent Jupiter adorable », des mahométans, des jansénistes pour qui « le plaisir est le seul ressort qui meut l’homme », des iconoclastes, des monothélites, des nestoriens, des calvinistes, des luthériens, des athées pratiques, des déistes, des panthéistes, des sociniens, des matérialistes, des indifférents et des juifs. re ee
La justice fit saisir l'Avertissement, dont l’auteur subit un premier interrogatoire. Le bruit courait qu'il avait prié Montalemhert de le défendre ‘en Cour d'assises. Dès le 4 août, le noble pair lui avait écrit, en se félicitant d'une poursuite si utile à la campagne d’agitation qu'il préconisait : « Vous étiez digne d’être le premier, au sein de la catholique Bretagne, à sentir le poids glorieux de la persécution qui commence. Nous y passerons tous. Dès à présent, le peuple catholique de la Bretagne doit savoir à quoi s’en tenir, en voyant un de ses plus respectables prêtres traîné sur le banc des malfaiteurs, pour avoir revendiqué les droits de la conscience et de la famille. J'espère que vous serez condamné. À ce prix seulement les catholiques sortiront de [leur] torpeur ».
Cette rodomontade fut (outefois gardée sous le boisseau, tant qu'elle pouvait nuire au prévenu. Quand l'Univers la publia, le 17 août, l'abbé Souchet venait d'échapper à une première instance :-la Chambre des mises en accusation de la Cour Royale de Rennes avait rendu une ordonnance de non-lieu, contre laquelle, disait-on, le Procureur général s'était pourvu (53).
Ce premier succès, suivi de l’acquittement d'O'Connell par la Chambre des Lords, dut favoriser le colportage des pétitions en tête desquelles l'Avertissement était imprimé : préface bien propre à frapper l'imagination des paysans (s'ils avaient su lire le français) par ces noms d'hé-
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(53) Gazette des Tribunaux, 5, 6, 16, 17 août; Débats, 7, 18 août. L'affaire Souchet traîna gn longueur jusqu’au début de 1845. La Cour d’Assises du Calvados (audience du 15 février) condamna l’inculpé à quinze jours de prison, à cent francs d'amende et à la confiscation de la brochure incrimirée (Débats, 18 février 1845, et Bourquelot, t. VI, p. 395).
résies, aussi Larbares que ceux dont le médecin de Molière épouvante son malade. À \ ms
Ce que réclamait le modèle de pétition, on le devine : l'abolition du Monopole. Imitée de ce qu'avaient fait les Belges en 1827-1829, cette ioeme d'agitation était appliquée surtout depuis le mois de mars. De mars à ne Montalembert avait.déposé à la Chambre des Pairs les pétitions d'un certain nombre de communes, parmi lesquelles la Bretagne n'était pas la moins représentée : citons, pour nous borner aux Côtes-du-Nord, Pordic, Etables, Corseul, Saint-Brieuc et Quintin, Pommerit-Jaudy (à 9 km. de Tréguier). Guingamp avait signé, mais assez peu (57 personnes). Le mouvement continuait sans. doute pendant les vacances. Nous le retrouverons en pleine activité l'année suivante dans l'Ille-et-Vilaine.
Il avait pour fauteur le clergé, aidé des comités de pétition. L'évèque de Rennes avait autorisé par circulaire ses curés à y prendre part. Une lettre un peu postérieure du Procureur général de cette ville nous apprend qu'à Vitré, à Redon, les prêtres allaient de porte en porte quêter des signatures (54). D'après l'Auriliaire breton, on faisait signer enfants et femmes: celles-ci « croyant sans doute le droit de pétition réservé aux hommes », signaient Pierre quand elles se nommaient Perrine. Ailleurs, les ecclésiastiques accompagnaient « leurs signatures de qualifications faites pour détourner de l'idée qu'ils étaient les promoteurs des autres signatures ». Le curé se qualifiait d’ « électeur municipal » ; l'un des vicaires de « propriétaire », et l’autre d’ « ancien militaire » (55):
Mgr. Le Mée était à peu près dans les mêmes dispositions que Mer. Saint-Mare. F{ il tenait son clergé bien en main, Comme on le vit à l'occasion d'une autre affaire qui s'était produite dans les derniers mois. Un ancien Ministre, membre de la Chambre des Pairs, Persil, avait eu, le 14 mai, la malencontreuse idée d'opposer aux prélats menés par les Jésuites le clergé du second ordre resté silencieux. Il fallut, dans beaucoup de diocèses, que celui-ci déclarât son adhésion à la pensée épiscopale. Une série d'adresses, obtenues souvent par pression, avaient ainsi paru un peu partout. Le ciergé de Saint-Brieuc s'était exécuté dès le mois de mai; ceux de Saint-Malo, de Dinan, de Saint-Sauveur, au début de juillet (56).
Et Tréguier ? Tréguier ne bougeait guère, le sort de son Petit Séminaire étant toujours pendant. Le 21 août, le Conseil Municipal émit le vœu que l’externat fût maintenu ; le Préfet des Côtes-du-Nord l'appuya. Mais Villemain, auprès duquel le Conseil Municipal de Lannion ne cessait d'agir, insista pour qu'on en finit avec une tolérance « contraire aux décrets et ordonnances », et dont il n'existait à cette époque « presqu'aucun exemple ». En prévision de l'inévitable, il est à croire que les intéressés avaient pris des mesures afin de réduire le dommage au minimum. Lors-
(54) Lettre du 20 janvier 1845 (Arch. Nat. F 19 3.969).
2 PCR autre département, à Montbrizon, on avait confié le colportage à es enfants de l'école des Frères de la Doctrine chrétienne (Lettre du Procureur du Roi, 28 mars 1844, 1b.). :
(56) Voir l'Ami de 1844 : 12 sept., 2S mars, 11, 18 avril, 4 16 mai: l'Univers du 3 août, du 24 mai et du 16 juillet. |