L'AGITATION CLÉRICALE JUGÉE PAR RENAN
qu'enfin, le 8 novembre, le Ministre des Cultes rappela ses ordres antérieurs, l'Evêque put répondre, trois jours après, qu'il avait obéi (57).
À cette date, Renan n'était plus à Tréguier. Mais le temps qu’il y avait passé lui suffit pour observer la conduite du clergé breton. Loin de s'associer à toute cette agitation, il n'y voit qu'un spectacle amusant, et même instructif ; il travestit par la pensée les prêtres de son pays en autant de Pierre l’Ermite, prêts à prêcher une croisade non contre l'infidèle, mais contre l'Université : « Je ne doute pas », écrit-il à Henriette, « qu'ils ne le fissent dès demain, s'ils étaient sûrs de trouver des soldats ». Or d’où vient ce bel enthousiasme ? Le psychologue n'a pas de peine à s’en rendre compte. Il voit, par cet exemple, « la manière dont se forment les opinions des hommes, et. la simplicité avec laquelle des hommes innocents se jettent de la poudre aux yeux sur les motifs secrets qui les dirigent ». Entendez que l’ancien régime du Petit Séminaire favorisait les intérêts de certains Trégorois ; mais qu'ils ne l’avouaient pas, donnant à leur mécontentement la couleur d’une indignation pieuse.
Ces propos, ces attitudes paraissent au séminariste « tout à fait comiques » : il aime « beaucoup à en rire», mais silencieusement sans doute, ou de loin. Quand il écrit à sa sœur, il attribue sa réserve à la crainte de s’enfermer dans le cercle de vue$ étroites "d'où les ecclésiastiques ne sortaient pas; il s'exprime d’ailleurs comme s'il évitait seulement de faire dans son entourage «de nouvelles connaissances. Ne faut-il pas croire plutôt qu'il tenait à ne pas laisser voir à ses interlocuteurs, quels qu'ils fussent, le fond de sa pensée ? Parlait-il de David ou de Salomon, on lui répondait Thiers ou Villemain. Emprunter des livres à ses anciens maîtres, les trouver aussi « respectables » que par le passé, il y consentait volontiers. Mais quant à rechercher leur commerce, on peut supposer qu'il n’y mettait pas beaucoup d'empressement.
Il était donc temps, à certains égards, que les vacances finissent. Aussi bien le mois de septembre s’avançait-il, apportant une réponse d'Henriette, qui en promettait une autre à l'élève de Saint-Sulpice pour le milieu d'octobre. De son côté, Renan rétablissait le contact avec ses confrères. Le 19 septembre, il écrivait à Jardin la lettre qu’on a mentionnée, en hébreu et en style biblique. De Guignes, le 25, Jardin lui répondit dans la même langue (58). I1 regrette la maladie de son correspondant, mais il s'explique ainsi son long silence, et il se félicite de sa guérison. « Ne travaille donc pas trop », lui conseille-t-il en terminant, « car peu à peu tu te fatigueras et tu mourras ». Cet avis indique la réputation que le jeune Breton s'était acquise au séminaire.
Quatre jours après, le dimanche soir à huit heures, le clergé du diocèse de Paris commençait sa retraite à Saint-Sulpice, sous la présidence de l’Archevêque. Instructions et Conférences étaient données par M. Mol-
(57) Cf. Arch. Nat. F 19 4.082.
(58) Vol. 11.476, f° 63. Le billet n’est pas signé, mais son contenu répond à Ilæ lettre de Renan. Guignes est une commune du département de Seine-et-Marne, arrondissement de Melun.
LE
e. Le 9, les élèves de Saintde leur maître des cérés du Bon Secours, rue
levault, La clôture eut lieu le samedi 5 octobr Sulpice prêtaient leur concours, SOUS la direction monies, à la consécration de la Chapelle des Sœur Notre-Dame-des-Champs.
Renan n'était pas encore parmi eux. Le baptême de sa nièce le retenait à-Saint-Malo, où il s'était rendu avec sa mère pour ce grand acte, fixé au 8 octobre (59). Pendant le peu de jours qu'il y passa, il eut les meilleurs rapports avec son frère et « la chère Fanny » : celle-ci lui témoigna beaucoup d'amitié, en lui sachant gré d'admirer avec tout le monde la petite Aline. Témoin du bonheur qu'Alain goûtait « au sein d'une famille si pleine d'harmonie et de paix », Ernest n'a-t-il pas éprouvé quelque mélancolie, d'être réduit à connaître ces joies par sympathie ? Trois mois plus tard, il reviendra sur ses impressions d'octobre : « La vie de famille », écrira-t-il alors, « m'a toujours été chère. ». Cette façon de s'affirmer ne surprend pas : l'aube de la libération commence alors à blanchir l'extrême horizon de sa pensée.
Pour l'instant, il ne s’attarde pas davantage à Saint-Malo, où sa mère est tout occupée à dorloter sa petite-fille et filleule. Un bon voyage, où « tous [ses] objets [furent] fort bien conservés », l'amène à Paris le 10 octobre au soir. L'heure très tardive le détermine au « parti fort peu économique, mais le seul possible, de passer la nuit à l'hôtel ». Le lendemain matin, il rentre à Saint-Sulpice où tous ses & amis » et supérieurs le reçoivent « avec beaucoup d'affection ». Nous sommes au vendredi 11 octobre 1844. L'année décisive commence (60).
(59) Parrain : J.-B. Lair. Marraine : Madeleine Féger (Mme Renan) (Extrait des Registres des Actes de Baptême de FEglise cathédrale de Saint-Malo).
(60) Lettres Int., 195-196, 198-199; Ami de la Rel., 3 et 10 octobre; Lettres à son fr. Alain, 12-13; Lettres du Sém., 244.
Vu et Lu. Vu Le Doyen de la Faculté des Lettres et Permis d'Imprimer. de l'Université de Strasbourg, Le Recteur de l'Académie de Strasbourg, GABRIEL MAUGAIN. Cur. PFISTER.
Strasbourg, le 20 Octobre 1930. Strasbourg, le 24 Octobre 1930.