‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 316 sur 369 · A PROPOS DES ÉCRITS POLITIQUES DE J. DE MAISTRE · texte numérisé non relu

A PROPOS DES ÉCRITS POLITIQUES DE J. DE MAISTRE

[Voir supra, p. 150 et n. 71]

Le Cahier de Lectures de Saint-Nicolas contient une citation qui n'est, sous une forme un peu altérée, que cette phrase des Considérations : « Si la Providence efface, sans doute c'est pour écrire ». Mais Renan n’a certainement pas pris dans le livre lui-même ce mot assez répandu alors (Ye On ne peut être aussi catégorique au sujet de deux Observations (n° VIII et IX), qui s’expliqueraient bien par une lecture de J. de Maistre (2). Cependant l'on comprendrait mal, dans cette hypothèse, qu'il faille attendre jusqu'en mars-avril 1844 pour rencontrer une mention expresse du Pape, et jusqu'aux grandes vacances de 1845 pour entendre parler (des Considérations et du Principe générateur. Ce long silence empêche d'affirmer que Renan ait fait autre chose, à la fin de 1843, que d'avoir une connaissance indirecte et partielle Ge ces deux derniers ouvrages, par exemple à l'occasion de son Cours sur le Traité des Lois (3).

Il a dû y revenir ensuile, car on relève des traces de leur lecture dans ses écrits de 1845-1846, etide 1848-1849, même sur des points de détail. Ainsi la note 79 de l'Avenir de la Science est une allusion à la page des Considérations, où de Maistre proteste qu'il ne connaît pas « l'homme » en soi. Mais la thèse qui fit la plus vive et la plus durable impression sur Renan, c'est celle de l'artifice des constitutions écrites. Il la trouva exposée dans les Considérations, notamment au chapitre VII, et reprise et développée au début du Principe : « Nulle grande institution ne résulte d'une délibération », Les « ouvrages humains sont fragiles en proportion. de l'appareil de science et Ge raisonnement qu'on y emploie à priori ». En réalité, « une constitution est une œuvre divine ».

A part cette dernière assertion, qu'il devait au moins « interpréter », les textes ne manquent pas pour prouver que Renan a vécu, pourrait-on dire, sur cette théorie en matière politique. Même à l'époque où il réagit le plus vivement contre la littérature catholique, il rappelle, à l’occasion, la eritique de J. de Maistre, en termes plutôt sympathiques. Ainsi, pendant l'été de 1845, un « Eloge de Frédérice-le-Grand » lui offre une remarque sur l'Etat prussien. Tout n'y est qu'un « raisonnement » ; le plan, « profondément médjté », en & été « calculé pour le plus grand effet possible ‘». « Qui », note-t-il, « mais c'est @e l’artificiel moderne. Qu'eût dit de Maistre ? » Quelques mois après (début de 1846), les règlements de l'instruction publique lui paraissent inspirés de cet esprit « délimiteur, artificiel, de plètrage humain », contre lequel « M. de Maistre s'impatientait si fort ». Mais c'est dans l'Avenir de la Science que l'écho maistrien est le plus fort. La Constitution de 1848 a rendu aux Considérations un intérêt d'actualité, Renan sait gré à leur auteur d'avoir «€ vu les défauts des réformateurs, l'artificiel, le formalisme, la fureur d'écrire et de rédiger ce qui est plus fort quand il n'est pas écrit ». À son tour, il demande comment les témoins de leur élaboration pourraient avoir du respect

(1) Cf. Considér. sur la France, 33. Cité par Sainte-Beuve en 1843 (Portr. Litt.. IT, 419).

(2) Voir Trav. de Jeun., les noles 48 mises sous les pages 30-31.

(3) Cf. supra 43 et n. 66.

pour ces « constitutions faites de main d'hommes, loutes fraîches, avec des ratures, dépouillées par là du vieux prestige ». A son avis, on ne peut, sans petitesse d'esprit, fonder beaucoup d’espoirs sur « une constitution à priori ». Et cette opinion survit à la crise de la seconde République. L’ébranlement de 1870-1871 fait surgir à nouveau dans l'esprit du Réformateur des idées conformes au traditionalisme du Principe : « La fausse politique de Rousseau l’emporta. On voulut faire une constilution à priori. On ne remarqua pas que l'Angleterre, le plus constitutionnel des pays, n'a jamais eu de constitution écrite, strictement libellée » (1).

Ainsi, dans tous les domaines, cet enfant de la génération positiviste a été formé au culte du fait. Si éloigné que fût J. de Maistre de l'Ecole écossaise, il renforçait l’aversion de son lécteur contre l’à priori des théologiens scolastiques. La caricature qu'on lui donna de la raison retarda l’accès de Renan aux « mystères » d’Athêné.

(1) Cf. Av. Science, 507 ; Considér., 102-103, 112 ; Princ. gén., 271 ; Notes sur Noël et Stœber ; Cah. de Jeun., 108 ; Aw. Sc., 495 n. 10 ; 373 ; 28-29, et cf. 521 n. 155; Réforme int. et mor., 7; Princ., 280 et circa.

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