IL - CAVOUR ET COUSIN
[Voir supra, p. 151 et n. 74]
La Bibliothèque Victor Cousin contient deux lettres manuscrites de Gustave de Cavour, l'une de 1843, l'autre de 1853, Nous reproduisons ci-dessous un extrait de la première [Correspondance de Victor Cousin, t. VIII, n° 1163].
() Il à d’ailleurs été écrit. Cf. G. Gentile, Rosmini e Gioberti, Pise, 1898. (2) Bruxelles, Meline, Cans et Compagnie, 1844, pp. 9-10.
Turin, ce 14 mars 1843. Monsieur,
J'éprouve le besoin en me retrouvant dans mes paisibles et tranquilles habitudes, de vous exprimer encore une fois tout ce que je sens de reconnaissance pour l’aimable accueil que vous avez bien voulu me faire, pour le plaisir et l'intérêt que les bonnes conversations que j'ai eu l’avantage d’avoir avec vous m'ont causés, et enfin de vous dire combien j'apprécie l’avantage d'avoir fait dans mon séjour à Paris la connaissance d’un homme tel que vous, dont j'admirais depuis bien longtemps le talent, mais dont je peux maintenant par une connaissance plus intime juger les sentiments et le charme de l'esprit.
Vous m'avez autorisé à vous écrire, et à vous entretenir du mouvement des intelligences dans mon pays. Je n'ai pas à cel égard beaucoup de faits à vous mander. Ici on travaille en silence chacun de son côté, el les échanges d'idées se font lentement. L'art de la conversation si brillant en France est bien moins cultivé de notre côté des Alpes. La séparation entre les hommes de cabinet et d'étude d’un côté, et les hommes de plaisir ou d’affaires de l’autre, y est bien plus tranchée. On ne cause guères de matières graves et scientifiques qu’en dissertant à la facon des anciens, et il faut pour cela beaucoup de temps et de loisir. Je ne redoute pas ces causeries à la facon Ces Tusculanes, elles ont même beaucoup de charme pour moi, mais ce n’est pas souvent qu'on peut en établir de pareilles. Je vous ai dit quelquefois qu'un de mes rêves qui me souriait le plus, serait de vous avoir huit jours de suite dans une belle campagne d'Italie, avec mon excellent ami l'Abbé Rosmini en tiers, et là sans autres interlocuteurs discuter à nous trois certaines grandes questions toujours à la facon des Tusculanes. Ainsi par exemple la théorie de l’ens simplicissimum, de l’optimisme Leïibnitzien, de l’actus immanens, la nature objective de l’espace, le principe suprême du aroit, et autres. Si jamais ce rêve venait à se réaliser j'en éprouverais une joie bien vive ; en attendant, le peu de conversations approfondies qu’au milieu du tumulte de Paris j'ai pu avoir avec vous, me reste gravé dans la mémoire comme un de ces souvenirs précieux que l’on aime à conserver pour ses vieux jours.
Ma polémique avec [Gioberti] a fait assez de bruit ici. J'ai vu avec quelque déplaisir que plus de personnes que je croyais avaient pris son parti contre moi. Ce n’est pas que l’on s'occupat du fond de la question mais on voyait le prêtre démocrate aux prises avec le gentilhonfme non pas certe absolutiste mais ne voulant que les progrès rationnels et modérés. Or dans ce moment il y a une certaine tendance des esprits qui ne repousse pas le prêtre démagogue, et en Italie par des causes nombreuses, peut-être même en parti légitimes, on en est encore à se défier du gentilhomme.
L'Abbé Rosmini étant à sa campagne je n'ai pu encore le voir mais je lui ai écrit les choses aimables dont vous m'avez chargé pour lui. Je n'ai pas encore de réponse mais je suis sur qu'il y sera bien sensible et me chargera de vous exprimer sa reconnaissance, et ses sentiments à votre égard. Je sais assez combien il apprécie votre beau talent...
Le papier va me manquer, il ne me reste que la place de vous renouveler l’expression de mes sentiments de haute considération, et si vous le permettez j'ajouterai aussi ceux d’une amitié dévouée que vous savez si bien inspirer.
Gustave de CAVOUR.