IL. - RENAN ET RAVAISSON
[Voir supra, p. 157 n. 87]
L'Opuscule de Ravaisson, Philosophie contemporaine, produisit sur Renan un effet retardé. Il en avait copié, au Séminaire, les passages les plus significatifs, Il garda cette transcription, et s'étant, après sa sortie de Saint-Sulpice, beaucoup occupé de philosophie, il dut se la remettre plus d’une fois sous les yeux. Peut-être même relut-il l’article.
Ravaisson y touche à certaines questions dogmatiques. Il distingue la sensalion et la perception, et rapporte cette loi d'Hamilton, qu'elles sont, « quoique inséparables, en raison inverse l’une de l'autre » (1). Il met surtout en relief les idées d'activité et de volonté : l'auteur des Cahiers de Jeunesse l'imitera jusqu'à en douer l'atome. La même influence expliquerait la faveur où Renan tient alors Leibnitz, et ce qu'il dit vers le même temps de Maine de Biran (2).
Mais s’il est un écrit du jeune homme qui procède en droite ligne de Ravaisson, c’est la Dissertation qu'il rédigea pour le concours d'Agrégation de Philosophie, en 1848. Le texte en a été publié en 1923, dans le Journal de Psychologie normale et pathologique, n° du 15 avril. Le sujet proposé (« La Philosophie écossaise. Son influence sur la nôtre ») y est traité en grande partie d’après l’article de 1840 (3).
Renan y réédite l'unique réflexion qu'il avait, en 1843, ajoutée à sa copie : « Je pense qu'il faut ultérieurement et en dernière analyse en revenir au fait constitutif de la nature humaine. ». IL condamne comme Ravaisson, et presque dans les mêmes termes, l'assimilation écossaise de la philosophie aux sciences, exactes (4). Il reproduit aussi quelque chose Gu mouvement qui avait porté l’auteur de l'opuscule au biranisme comme à un point de vue supérieur : « Nous croyons avec M. Maine de Biran etc..…».
Il marque avec force, lui aussi, la paternité de Bacon. C'est encore Ravaisson qui l’a documenté sur Hamilton ; et s’il lui prête cette théorie : « La science [des substances et des causes] est achevée en un mot : « elles sont », on peut y voir un vague souvenir de ce qu'il a lu sur cette assertion écossaise, que nous connaissons seulement le quod. Enfin il n’eût pas, semble-t-il, nommé le P. Buffier sans l'exemple de Ravaisson, La Philosophie contemporaine contient tout un passage sur le Traité des premières vérités de ce Père, auquel Peisse a remarqué que Reid est fort redevable. Celui-ci d’ailleurs en a convenu : « J'y ai trouvé », déclare-t-il, « plus de choses originales que dans la plupart des livres métaphysiques que j'ai lus ». Qu'une influence française s'exerce sur un Français par l'intermédiaire d’un étranger, le fait, pour n'être pas rare en « littérature comparée », n'en est pas moins à recueillir (5).
) Phil. Cont., 25.
(2) Il le cite Cah. de Jeun., 75. Cf. Phil. Cont., 25 sa.
(3) Voir notre compte-rendu dans la Revue d'Hist. Litt. de la Fr. 1924, 555. Ses indications sont ici reprises et complétées.
(4) Cf. la copie de 1843 : « La philosophie du XVII* siècle tendit à s’assimiler aux mathématiques et à se traiter par leur méthode. » etc.
(5)Journ. de psych…, 290, 294, 292, 287 n. 1 ; et Phil. cont., 29, 16 et 10.