II. —- UNE SOURCE DE L'AVENIR DE LA SCIENCE
[Voir supra, p. 160 n. 96]
On connaît la note de l'Avenir de la Science, où Renan daube sur une erreur de D. Stewart : « Dans sa Philosophie de l’esprit humain (1827), [il] croit encore que le sanskrit est un mauvais jargon composé à plaisir de grec et âe latin ». Cette opinion appartient au t. III de l'édition anglaise, qui n'avait pas été traduit avec les autres. Mais Wiseman, dont Renan lut les Discours en 1844-1845, l'avait signalée. Voici son texte : « Un philosophe tenu en grande vénération par son école, aussi récemment qu’en 1827, … emploie plusieurs pages pour essayer de prouver que le sanskrit est un jargon composé de grec et de latin » (1).
(1) Av. de la Sc., 509 n. 89; Wiseman, Discours ete, t. I, p. 57.
LA QUESTION DE GESENIUS [Voir supra, p. 399 et n. 19]
Voici pourquoi nous pensons que Renan n'a pas eu Gesenius entre les mains avant sa seconde année äe Saint-Sulpice :
1° Que certaines Notes, antérieures au départ en vacances, répondent tout à fait aux indications correspondantes du Lexicon, on ne songe pas à le nier. C'est le cas, en particulier, de la Note sur les griffons, repro@uction textuelle de l’article Keroub. En un endroit, où une rédaction a remplacé l'autre, la plus proche de Gesenius est la première, que Renan a rayée (1). Même là, cependant, rien n'empêche de supposer qu'il tenait de M. Le Hir ce qu'il a écrit.
Cette hypothèse s'impose à cause des variantes qui se constatent entre le texte du Lexicon et ce qui est attribué à son auteur. S'il y en a d’insignifiantes, plusieurs retiennent l'attention. Loin de rendre tel mot par Senectus, comme Renan le prétend, Gesenius repousse ce sens. Il ne traduit pas seulement mechazezim par « dividentes (praedam) », mais il indique aussi l'interprétation sagittarii, La comparaison qu'on lui prête des chérubins et des griffons est d’'Eichhorn. L'acception « éclair » ne vient point en dernier dieu, mais en second, dans l'article sur réscheph. Les idées consignées par- Renan sur la signification de deux mots voisins (almâh, bethoulâh) se présenteni comme une réfutation de Gesenius : or elles son! au contraire un écho de sa thèse (2).
D'où proviennent ces inexactitudes \? Le consciencieux élève de M. Le Hir n'en à pas fait de telles, sur les ouvrages dont il &sposait. C'est done qu'ici, il a dû mettre au net des Notes de classe. D'où risques d'erreur, soit qu'il ait mal entendu ou mal compris, ou que son professeur lui-même se soit fourvoyé (3).
S'il en avait été autrement, si Renan avait pu consulter le Lexicon, il n'aurait pas renvoyé à une Concordance pour localiser un mot qu'il se souvenait d'avoir rencontré: car la référence précise est donnée dans ce Dictionnaire. Il n’eût pas écrit non plus : Gesenius « a fait dériver réscheph d'une racine qui signifie brûler (probablement sâraph, comme M. Glaire) »: cette tournure conjecturale prouve bien qu'il n'a pas eu sous les yeux l'article du lexicographe allemand (4).
Z° Même raisonnement pour une au moins @es mentions de Gesenius, que contient le travail sur les Psaumes ..— Ps. LXV, 9 : « mozâë…, 2° exitus, portas (matutini et vesperis)-= =, à quoi Renan ajoute : « Ita.….etiam suspicor Gesenius ». Tout se présente comme s'il venait d'ouvrir le Lexicon de Glaire, qui propose, après les sens de porta el d'exitus, une troisième interprétation fort différente; et cela, souligne-t-il, « bien que Gesenius soit d’un autre avis ».
(1) Note à Deut., XXXII, 13. Voir Gesenius, Leæricon, 155 a.
(2) Deut., XXXIII, 25; Juges, V, 11 2er, à Ë F 5 : Date SRI 00 d'en , €t Lex. 363 a (Thesaurus, IX, 511 a) : (3) Voir supra 403.
(4) Hab., III, 6 (cf. Deut., XXXIII, 27): Deut., XXXII,
à ps. LX VIII, 32, répond à un article de Gesenius d’une Note à Gen., VI, 12.
\ 24, — Une remarque ; mais elle procède, semble-t-il,
— Ps. LXXVI, 4 ; XCVI, 9. L'expression dite de Gesenius se lit chez. Glaire, mais sans qu’il en précise l'attribution. Dans le premier cas, Reñan. se sera rappelé l'explication de Deut., XXXITI, 24, où M. Le Hir avait fait intervenir à ce sujet le savant allemand. Dans le second, il aura cru, d’après la Préface ae 1843 (5), à un emprunt du lexicographe français. En tout cas, la consultation du Lexicon ne lui eût rien appris, car il porte un autre texte ; et le Thesaurus a Gû être encore moins à sa portée.
— Ps. XVI, 1 ; LXII, 4. L’étymologie et l'interprétation imputées à Gesenius sont en réalité, ici encore, critiquées ou rejetées par lui. L'erreur vient sans doute, pour le Conserva me, de l'intermédiaire. Cette fois, ce n’est pas Glaire. Mais l'importance du mot dont il s'agit (il se lit également en tête des psaumes LVI à LX) multiplie les occasions que Renan a pu avoir de se renseigner à son sujet. Doit-on songer à une explication donnée par M. Le
Hir, ou à @es Notes émanant de lui (6) ? — Quant au ps. LXII, le Lexicor de 1843 contient cette indication, à hâtath : « Pour certains, la racine est houth, en arabe clamavit, inclamavit : mais c’est peu heureux ». Renan aura
pensé que Gesenius était un de ceux-là, bien que les hébraïsants visés (le Thesaurus nous l’apprend) soient en réalité J. D. Michaelis, Rosenmüller, etc. :
— Ps. CXX, 1 ; XXXII, 4. Pas de difficulté : la source est le Lexicon de Glaire. à > :
— Ps. CVII, 3 : Zâphon, regio occulta ‘et caliginosa.Rac. zâphan, occultare (V. Gesenius) ». Le renvoi a l'air direct. La dérivation est bien celle que propose le Lexicon de 1833, où même on lit : « Septentrionalem plagam obscuram et caliginosam cogitabant veteres ». Rien de tel chez Glaire (488 a). Eñfin ce nom ne se trouve en aucun des textes expliqués les mois précédents à Saint-Sulpice.
Cette citation, la dernière que Renan ait faite avant la nouvelle année scolaire, va-t-elle ruiner in extremis une thèse que tout avait étayée jus— qu'ici ? Non, car, à défaut de zâphon, le terme de sens opposé (dârom, région claire eb soleillée, midi), se rencontre au v. 23 des Bénédictions. de Moïse, et M. Le Hir en avait pris texte, pour expliquer du même coup zZâphon. Les Notes de Renan offrent à cet endroit ce qu'il a reproduit au ps.
(5) Voir supra 398.
(6) Cf. supra 564.