LES COMMENTATEURS ALLEMANDS
moins d'auxiliaires que d’ennemis. Cette vue ne serait pourtant pas tout à fait juste.
Tout d'abord il pouvait exploiter les travaux d'un catholique, «M. Hug» (35). Qu'il s'agisse de l'identification des «faux docteurs » ou de l’origine des Galates (peuplade non point gauloise, selon Hug, mais allemande), il suit ce guide avec assez de confiance. C'est encore d'après lui qu'il dessine les principaux traits du caractère de Saint Paul, et qu'il s’ébahit d'admiration pour l'Epître aux Hébreux : «chef-d'œuvre » de lApôtre, cet écrit «porte le cachet de la consommation de son talent ».
Gependant il est arrivé à Hug d'allopter telle opinion, comme le système d’Alcazar sur l’'Apocalypse, qui-régnait aussi chez « les protestants d'Allemagne ». Ceux-ci se sont fréquemment écartés de l’orthodoxie, tout en la confirmant sur d’autres points : « aveux » dont le Sulpicien fait son profit, '
Il cite rarement Ernesti et Griesbach, bien que le premier soit,rà son avis, « un des plus célèbres critiques allemands » : n'a-{t-il: pas soutenu contre le second l'authenticité du verset si discuté de la Première Epître de Jean? En revanche, Schleusner et.. surtout Rosenmüller (36) sont mentionnés dans le Cours assez souvent. C'est qu'ils ont fait preuve d’une très grande exactitude à rendre «la propriété des termes » : comprenez qu'ils ont traduit l’un yapiouara taudrowv (37), l'autre Cuvéuexs ou oifuyos (38), d'une manière qui laisse croire aux miracles de Corinthe et au célibat de Saint Paul. Rosenmüller n'a pas moins respecté les règles de la syntaxe : c’est-à-dire qu'il à rattaché à « Christus » le « qui est » Ve lEpiître aux Romains (39). Son interprétation du ps. XCVI en fortifie le sens messianique. Pourquoi, moins bien inspiré, s'est-il trompé sur un verset du ps. CIITI ? Pourquoi n'a-t-ii pas voulu admettre le péché originel; bien qu'il entendiît, dans l'Epitre aux Ephésiens, le mot gisx de « l’inclination au mal » (40) ? Pourquoi, enfin, a-t-il soutenu que la connaissance des langues fut acquise par les Corinthiens « naturellement » ? s
Cette question des charismes corinthiens amenait M. Garnier à citer un autre Allemand, qui s’est distingué par sa façon de dater la Seconde à Timothée. Selon Michaelis, «si la. Première aux Corinthiens est authentique » — et elle l'est —, «il s'ensuit né-
(35) Cf. sur ce Hug et ses Gutachten, notre Renan et Strasbourg, 172. La lecture dont parle lo correspondant d’E. Reuss a dû avoir lieu seulement en 1844-1845.
(36) Glaire réfère, lui aussi, au Dictionnaire de Schleusner (lib. laud., VI, 70 n. 1; cf. E. Renan, Saint Paul, 347, n. 3). Il précise que les Scholies sont de J. G. Rosenmüller pour le N. T., et de son fils pour l'Ancien (ib., 1, 442). La Rédaction ne contient ni prénom ni autre distinction; de même pour Michaelis, qui est en réalité -Jean-David M.
(37) « Dona sanationum miraculosarum » (1 Cor., XII, 9).
(38) 7b., 10 et Phil, IV, 3 (. voudrait dire « collègue »).
(39) Sur la portée de cette traduction, cf. infra 76.
(40) Cf. respectivement Hébr., I, 6 citant ps. XCVI, 7 ; ib., 7 cilant ps. CIII, 4, qui aurait trait, selon Rosenmüller, aux vents et non aux anges (cf. infra 322 n. 10) : Eph., II, 3. é
72 SUITE DES ÉTUDES PHILOSOPHIQUES cessairement que tous ces dons que Saint Paul mentionne... ont dû réellement exister dans l’église de Corinthe ». « Judicieuse observation »!
Ainsi les chapitres XII et suivants de cet écrit occupaient beaucoup le Sulpicien. Il faut, semble-t-il, en voir la raison dans une opinion d'Eichhorn. Ge protestant, l’un des plus modernes et le plus radical que M. Garnier ait nommés, avait brossé d'après ces chapitres un étrange tableau. A l'en croire, l'Eglise de Corinthe était «semblable à une assemblée de quakers, de maniaques ou de fanatiques ». S'il affecte de rapporter cette idée sur un ton désinvolte et sarcastique, l'auteur du Cours se garde d'indiquer le titre Ue l'ouvrage où elle était exprimée (41), et d'en exposer les autres négations. Il s’emploie aussi à voiler les pages dirigées contre l'inspiration divine de l'Apocalypse . Eïchhorn, dit-il seulement, « n'envisage Saint Jean que comme poète » (42), Cette présentation lui permet d'oublier le rationaliste au profit du critique littéraire, et d'emprunter à celui-c! quelques observations sur les beautés de l'Ecriture. Il loue Uonc, d’après l’auteur de l'Einleitung, la régularité du « drame » johannique, où « les événements se suivent dans un ordre si parfait », et ses images, qui « n’excèdent pas le génie de la poésie orientale ». Le même guide le conduit à travers l'Epiître aux Ephésiens, si riche en synonymes, et en figures si fortes et si élevées.
A voir M. Garnier requérir ainsi l’aide d'un allié des plus suspects, on se demande s’il n'aurait pas pu se secourir davantage lui-même. A-t-il à ce point disparu derrière les commentateurs qu'il consultait ? Qu'il y ait eu des sujets où la doctrine fixée s’opposait à ce qu'il fît montre d'originalité, nous le comprenons. Mais n’a-t-il pas déployé plus d'initiative dans les matières indifférentes ? ’
À peine : il s'y est maintenu dans le rôle du plus effacé des compilateurs. Si la modestie, cette vertu que Renan dit avoir apprise de ses maîtres (43), a jamais été mise en pratique à Saint-Sulpice, c'est bien par l’auteur de ce Cours. En quelle considération ne tient-il pas ces « habiles interprètes », ces « savants », ces « critiques célèbres » ! Comment oserait-il se mêler à eux ? Le bon sens et la prudence s’accordent à l’en détourner. Car enfin, devant la « variété prodigieuse des explications» qu'a suscitées un écrit comme l'Apocalypse, on sent l'inconvenance qu'il y aurait à en proposer encore une. «Les plus puissants génies», d'ailleurs, ne se sont-ils pas «brisés sur ces écueils » ? On risquerait un pareil destin, même en des cas moins périlleux, si l’on avait la «témérité» d'avancer une hypothèse nouvelle,
Laïssant donc à d'autres celte hardiesse inconsidérée, M. Garnier borne presque son devoir à être un rapporteur fidèle, et même il y prend son plaisir. Il faut que la foule des commentateurs soit bien
(41) Einleitung in das Neue Testament.
(42) Glaire était plus explicite (lib. laud., VI, 379). (43) Souv. d'Enf. et de Jeun., 306. :