DÉFENSE DES SAINTS PÈRES
Suivre les apologistes, qui ont dès longtemps avisé, dans Ja Seconde Epître de Pierre, un verset (le 16° du chapitre III) propre à rétablir la situation. On y lit, en effet, que «l'Ecriture contient des endroits difficiles, et que les ignorants peuvent facilement détourner à leur perte ». Aussi bien est-ce là une « vérité de fait et d'évidence » f 11 en résulte, de toute manière, qu’« il est faux que nous n’ayons pas besoin d’un guide dans l'interprétation de l'Ecriture ».
À supposer que cette démonstration convainque l'adversaire, il reste encore plus d’un sujet de désaccord; ne serait-ce que pour choisir ce guide indispensable. On sait quelle est, aux yeux des catholiques. l'autorité patristique. Or les protestants Ja récusent en matière d'exégèse : les Pères, affirment-ils, se sont mépris, « même les plus anciens et les plus savants», «sur le sens des mots employés par les apôtres », Ne leur en faisons pas grief, car ils étaient destitués des «secours herméneutiques» nécessaires. Mais ne prenons plus les «monstres d'erreur» qu'ils ont «enfantés» pour la «pure doctrine » de Saint Paul. Cette violence n'a pas suscité de la part du Sulpicien la réaction énergique à laquelle on se serait attendu. Il s’est borné à cette réponse : un grand nombre de Pères n’ont pas pu ne pas comprendre les Epîtres dont ils parlaient la langue. Tous auront profité d’une tradition précieuse : ceux, en effet, qui avaient reçu les Epitres ne s'étaient pas trompés sur leur sens, et les Doctes ont dû transmettre aux Pères leurs éclaircissements.
Ayant, sur ce point comme sur Îles autres, donné raison à l'Eglise contre les hérétiques, l’auteur du Cours pensait à la préserver d’un dernier danger : celui de perdre le bénéfice de ses victoires, en accueillant bénévolement ses adversaires et les schismatiques. A cette insidieuse demande des «tolérants» et des «latitudinaires», M. Garnier opposait la définition de la véritable Eglise, qu'on trouve dans l'Epître aux Ephésiens : «précieux passage», soulignait-il, et «dont les controversistes ont tiré tant d'avantages contre les protestants » (65).
L’en éroira-t-on sur parole ? C’est douteux. Peut-être, dans son optimisme, a-t-il visé ce résultat, Et de fait, à son air si assuré, si martial, on dirait qu’il domine d’un poste élevé la bataille : sous ses yeux l'ennemi se replie de point en point, « vaincu par la force » de la vérité, « accablé » par les déclarations de l’Apôtre, acculé aux « aveux ».
Certes, un arbitre impartial décrirait autrement la scène. Mais la persuasion dont M. Garnier était animé n'aura pas été sans effet sur le ton qu’il a gardé presque toujours. Les cas sont rares, où il se soit permis des expressions un peu vives: le succès autorisait sa modératäon naturelle, Sans doute, il stigmatise, à l’occasion, l’« impudence » des protestants, la « mauvaise foi » des sociniens. Sans doute, i} appelle « docteurs de pestilence » ceux qui n’évangélisaient pas comme
(65) 11 s’agit du ch. IV de cette Epître.
Saint Paul; et l’épithète de «chiens» ne lui paraît pas «trop forte » pour qualifier les faux prophètes (66). Mais, ailleurs, il en appell? doucement au bon sens du contradicteur; il lui représente «qu'il n’est pas raisonnable » de nier telle proposition, etc. Même si Renan a, en les rédigeant, édulcoré certaines de ses Notes, l'impression d'ensemble n'en demeure pas moins que M. Garnier a porté dans la controverse
une estimable candeur.
On retrouve la marque dé cet esprit, probe mais un peu court, Si l'on examine, abstraction faite de ses alliés ou de ses adversaires, les idées du Sulpicien sur certaines questions qu'on a déjà touchées en Théologie.
C'est qu’en effet, on l’a dit, l'Ecriture Sainte est un « accessoire » de cette science (67). De là ce qu'il y a de scolastique encore dans l'exposé de M. Garnier. Tel problème y est posé par un « on demande » : on demande ce que signifient ces paroles, ou si ce versel établit la divinité de J.-C. etc Les objections y sont ainsi introduites et réfutées : « Mais, dit-on », « Nous répondrons » : en face de plusieurs difficultés, l’auteur du Cours procède comme le Philosophe de Lyon : « Respondeo ad primum », ete...
Cette forme convient à la nature du fond. On recueillerait facilement, à travers ces Cahiers, de quoi enrichir le Traité de la Religioi et les Prolégomènes. M. Garnier, en effet, y développe trois notions étroitement solidaires : l’authenticité, l'inspiration et la véracité des éerits apostoliques (68).
Que ceux-ci soient bien: « l'ouvrage de ceux à qui les titres les attribuent », l'orthodoxe n’a pas le droit d'en douter (69), notamment quant à l’Apocalypse : une « décision formelle de l'Eglise » l'a attribuée à l’apôtre évangéliste Saint Jean. Faut-il pourtant aller jusqu'à dire que l'authenticité d’une Epître comme celle aux Hébreux soit un « point de foi » ? Les Théologiens se sont divisés à ce sujet. Sixte de Sienne et quelques autres tiennent pour l'affirmative. Le Sulpicien se range plutôt à l'avis de Melchior Canus et d'Estius : « Bien qu'il y eût de la témérité à. nier [cette authenticité], on ne serait pas pour cela proprement hérétique ». À supposer, en effet, que cette Epître ne fût pas de Saint Paul, il ne s'ensuivrait pas de là qu'on dût la rejeter du canon. Or l'essentiel est de l'y maintenir. Même préoccupation pour l'Epître de Saint Jude : sa canonicité importe par-dessus tout (70).
(66) Ci. Phil, II, 2. ° (67) Ci. supra 21.
(68) Ci. supra 30 et 36-37.
(69) Cf. Souv. d'Enf. et de Jeun., 258.
No raison en esl que l'Eglise garantit l'inspiration des livres canoniques : ce qui suffit.