‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 39 sur 369 · AUTHENTICITÉ DES ÉCRITS APOSTOLIQUES · texte numérisé non relu

AUTHENTICITÉ DES ÉCRITS APOSTOLIQUES

Au reste, la position de M. Garnier dans ce débat ne signifiait point qu'il eût, personnellement, le moindre doute sur l’authenticité de l'écrit contesté. On s’en aperçoit quand, les points de droit établis, il passe à la preuve des faits. Il commence par se débarrasser des objections avec désinvolture. D'après lui, celles des premiers hérétiques n'ont aucune valeur ; qu'ils aient nié l'authenticité des Epiîtres ou leur inspiration, c’est l'intérêt personnel qui a dicté leur opinion : ils rejetaient les textes où ils « voyaient trop ouvertement la condamnation des erreurs de leur secte ». Il ne servirait à rien non plus de prétendre qu'une Epiître n'est pas de Saint Paul, parce qu'elle combat une erreur qui n'existait pas de son temps (71). Si l'on devait prendre au sérieux une difficulté, ce ne pourrait guère être que l'histoire des « contradictions » Ue l'Eglise latine au sujet de l'Epître aux Hébreux. Encore l'auteur du Cours ne lesjuge-t-il pas fondées : il se félicite au contraire qu'elles aient « bientôt disparu grâce au consentement des autres Eglises ».

Bref, il ne fait aucune concession, car les Epîtres de Saint Paul, il en est convaincu, « réunissent tous les signes d'authenticité que la critique la plus sévère peut désirer ». Signes externes, c'est le prix extrême qu'y ont attaché les Eglises; signes internes, leur conformité au caractère et à l'époque de leur auteur. Cette vérité s'induit aussi du fait que « les critiques ont facilement discerné les Epitres apocryphes », parmi lesquelles M. Garnier range la correspondance de Saint Paul et de Sénèque.

La façon dont il détermine les signes appellerait plus d'une remarque. C’est là, en effet, une tâche délicate, En matière d'authenticité, plusieurs Pères se sont trompés, jusqu'à attribuer à Hénoch le Livre qui porte son nom. On ne le celait pas aux séminaristes. Mais à cette occasion, on leur recommandait à nouveau d’embrasser l'avis de la masse : celui, par exemple, des quatre cents évêques qui ont cité le verset discuté de la Première de Jean. Quant, à la critique interne, elle offre un piège dont on n'avait pas, à Saint-Sulpice, la moindre idée ; aussi l'on y tombait. Pour montrer l'accord d'un écrit avec un temps, on reconstituait ce temps à l'aide de traits pris à peu près tous à cel écrit. On n'hésitait même pas à faire, pensait-on, d’uné pierre deux coups. Voici une Æpître aux Thessaloniciens, dont le contenu correspond à ce que les Actes racontent sur la mission de Saint. Paul dans leur ville. Eh bien ! cette concordance établit à la fois l'authenticité des Actes et celle de l'Epiître.

Si incorrecte que soit cette argumentation, elle représente pourtant un instrument délié, à côté des raisonnements favoris de M. Garnier. Pourquoi les Epîtres sont-elles l'œuvre Mes Apôtres qui passent pour les avoir écrites ? C’est avant tout, selon lui, qu'il est impossible de prétendre qu'elles aient été « supposées ». Une telle hypothèse se réfute

(71) Voir en effet supra 75. En outre il n’est pas toujours facile de reconnaître l'erreur dont il s’agit : l'Epître aux Ephésiens, par exemple, peut avoir en vue non les Gnostiques, mais les Mages.

par l'absurde, dût-on — et c'était le cas — n'en pas formuler claire. ment les modalités. Comment, demandera-t-on, « les Eglises se seraient-elles accordées à reconnaître des lettres qui ne leur eussent pas été adressées » ? Ou comment « auraient-elles cru recevoir de Saint Paul des lettres fausses » ? Il eût été trop facile de relever «un si grossier mensonge », de dévoiler « l’imposture ». De même, il faut « mettre en principe que l'Apocalypse n'a pas été écrite par un imposteur, puisque nul ne l'a prétendu ». Enfin, dire que l’Epître de Jude n'est pas authentique, c'est l'imputer à un «faussaire », vu que l’auteur se donne pour l'apô— tre (72). Or « comment toute l'antiquité aurait-elle reçu la lettre d'un faussaire comme inspirée ? » etc.

Voilà de ces questions qui, dans la pensée de M. Garnier, devaient laisser l'adversaire pantois. Aussi sentait-il croître son intrépiditéd'apologiste : en quatre lignes, et sous le couvert de Bossuet, il se faisail fort d'établir sur l'authenticité des Epîtres pauliniennes celle des autres livres du N. T.

Ce qui prouve le prix qu'il attachait à des tentatives de cette: sorte, c'est qu'il essayait de confirmer par un procédé pareil l'inspiration des prophètes, et celle même de toute l'Ecriture. Il utilisait à cet effet un passage de la Seconde Epiître de Pierre, et un verset de la Seconde à Timothée (73). Ce dernier texte applique à la totalité des. Saintes Lettres l'épithète de OÜsérvsvsros. Or « une simple assistance ne suffit pas pour l'énergie de cette expression. Il faut une inspiration réelle qui meuve la volonté de l'écrivain et dirige sa plume ».

Par conséquent ceux-là se sont tromp£s qui, dès le temps de Saint Jérôme, ont refusé de considérer comme inspiré le Billet à Philémon, sous le prétexte que le ton en est trop familier. En réalité ces exhortations ne sont pas plus indignes de l'Esprit que les développements d'histoire, etc, que l’on trouve aussi dans la Bible. Allons plus. loin : l'écrivain sacré a été inspiré non seulement pour ce qu'il a dit, mais pour ce qu'il a tu: son silence a « sa raison » comme son langage. Et s’il ne la fait pas connaître, un autre, parfois, nous renseigne, Ainsi au ch, VII de l'Epiître aux Hébreux, Saint Paul dit pourquoi l'A. T. est si peu explicite, au sujet de la personne de Melchisédech : et « il faut croire l'Apôtre, puisqu'il est inspiré lui-même ».

Ce n’est pas la seule façon dont le N. T. complète l'Ancien. Saint Pierre, dans sa première Epître, parle des incrédules du temps de Noé, qui sont venus à résipiscence (74). Or on chercherait vainement chez Moïse la mention de cet incident. Il n'en est pas moins certain, le texte apostolique « suffisant pour nous d'apprendre ». Mais encore, comment l’apôtre en a-t-il été informé ? D'autre part, voici des cas où Saint Paul, Saint Jude paraissent bien avoir puisé dans un Apocryphe : n'y a-t-il pas là de quoi les discréditer un peu ? — Tout d'abord, il n’est.

(72) La suscription n’est pas si explicite ; cf. supra 70 n. 32. (73) Cf. respectivement 11 Pierre, 1, 20-21 et 11 Tim., IN, 16. (74) III, 19-20.

Page 1