‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 40 sur 369 · APOLOGIE DE SAINT PAUL · texte numérisé non relu

APOLOGIE DE SAINT PAUL

pas sûr que la source soit ce que vous dites : peut-être s'agit-il de faits connus par une tradition orale, Admettons pourtant que les auteurs des Epîtres aïent utilisé un Apocryphe : la thèse de leur inspiration n'en ‘est point menacée. Au contraire, c’est grâce aux lumières surnaturelles, qu’ils ont pu discerner le vrai dans ces écrits mêlés.

Ce flambeau les éclairait aussi quand ils ont interprété l'A T. Est-ce à dire toutefois qu’ils aient toujours cité la Bible juive dans le sens « littéral » que ses auteurs avaient en vue ? M. Garnier se posait la question à propos de Saint Paul, et il n'osait y répondre affirmativement. C'eût été, il en avait le sentiment, « exposer gratuitement l'inspiration de l’Apôtre aux railleries des Juifs et aux sarcasmes méprisants de l’incrédule ». Non, les textes cités par Saint Paul sont loin d’avoir toujours, dans l'original, la signification propre qu'il leur attribue. Mais il n'importe. Le Saint-Esprit aura pensé, pour tel passage, aux « deux sens, littéral et mystique », et il aura « inspiré à Saint Paul de se servir du second »; ailleurs encore, il l'aura « engagé à prendre un sens figuratif ». Loin donc qu'on ait à critiquer l'emploi que Sainé£ Paul a fait de l'A. T., il faut le remercier d’avoir enrichi notre trésor. Avant que son stylet, conduit par Dieu, nous en ait garanti l'existence, nous ne connaissions pas les sens allégoriques dont cette partie de la Bible est susceptible,

Ainsi, non plus que les autres apôtres, il ne s’est trompé, et il ne nous à trompés, Quand même on laisserait de côté son inspiration, on serait forcé d'admettre qu'humainement parlant il a été le plus véridique des écrivains. Sa conduite n'est pas moins probante à ce: égard que le caractère de ses Epiîtres, au ton si simple et si candide. Tout à l'heure, on les déclarait authentiques, parce que la fraude n’eüût pas trouvé de dupes. Ajoutons ici qu'elle n’a pu avoir un auteur. Celui qui les à écrites n’était pas plus un imposteur que l'Apocalypse, « Si admirable, si pleine de piété », n’est l'œuvre d'un « faussaire ». Ne pas voir cela, c’est « avoir perdu tout sentiment du vrai ».

Il ne serait pas plus raisonnable de penser que Saint Paul ait menti dans ce qu'il raconte sur lui et ses contemporains. Les adversaires, motait M. Garnier, le sentent apparemment, puisqu'ils n'insistent pas. Maïs ils insinuent une autre hypothèse : même sincère, Saint Paul n’est peut-être pas digne de foi. Qui sait si nous n'avons pas affaire avec lui à un « visionnaire » ? si sa conversion, en particulier, n’a pas été l « effet d'un cerveau dérangé » ? Cette supposition n’explique rien, et elle est insoutenable. L'Apôtre atteste que des grâces lui ont été accordées ainsi qu'aux Eglises. Si elles avaient été de pures « chimères de son imagination », comment eût-il pu en faire part à ses correspondants, « sans avoir perdu le sens » ? « Au moins, s'il eût été assez extravagant pour cela, comment ne füût-il pas devenu la fable ce ses ennemis, et n’eût-il pas perdu toute autorité à Corinthe ? »

Qu'on songe, enfin, que Dieu n'aurait jamais accompli de miracles pour « de tels hommes ». Or, il les a prodigués en faveur des Apôires. Tout ce que les Epiîtres et les Actes relatent à cet égard est cer-

tain comme le reste, et présente un intérêt spécial pour l'apologiste. Aussi M. Garnier s'en prévaut-il, transcrivant ces récits le plus qu'il peut (75), y compris ceux des conversions en masse, avec leurs chiffres, ete Toutefois, sa façon de se conduire dans celte atmosphère surnaturelle n'est pas toujours conséquente. Tantôt, en effet. ii paraît y vivre si aisément qu'il l'épaissit encore, et tantôt il serait plutôt porté à la raréfier.

C'est ainsi qu'il fait intervenir Dieu là même où l'intéressé n’en a rien dit, par exemple pour sauver Saint Paul des bêtes auxquelles il fut en proie à .Ephèse (76). Il raffine sur les décisions du Saint-Esprit, soit en déclarant qu'il a réservé la Bithynie à Saint Jean, soit en lui attribuant l'idée de cette répartition : Rome à Pierre, Colosses à Jean, Jérusalem à Jacques. — Mais d'un autre côté, il ne juge pas nécessaire de comprendre que Saint Paul ait été ravi « en substance » au ciel, ni dans son corps, ni même dans son âme: l'Apôtre n'aurait voulu parler que d’une extase intellectuelle. Ailleurs, il traduit le mot de &v06; de manière à n'avoir pas à soutenir que Saint Paul est resté un jour et une nuit au fond de la mer. Il évite enfin de certifier, à propos d’un verset de la Première auæ Corinthiens, que le rocher se déplaçait avec sa source à côté de l’armée juive. Sans doute ces miracles étaient-ils à ses yeux d'une exécution difficile (77).

Et qu’on ne croie pas cette conjecture sans fondement. M. Garnier pensait, comme M. Philpin, qu'il y a des degrés dans le surnaturel. Aussi s'arrête-t-il à la prédiction de l’Antechrist, pour s'expliquer sur la nature des prodiges qui tenteront alors la foi des hommes (78). Seront-ils de ces miracles improprement dits, que les démons peuvent opérer ? Il semble que l’Antechrist ne sera pas si habile : il ne réussira que de « purs prestiges humains ».

De cette épreuve à venir, le Sulpicien détourne les yeux, pour les reporter sur l'épopée merveilleuse que Dieu a dirigée d'en haut, en présidant aux courses apostoliques, en inclinant le cœur des Juifs prêchés par Saint Pierre, en mouvant Saint Paul pour sa gloire. Ce cernier fut vraiment son « vivant organe ». Ni sa vie, ni son œuvre ne s'expliquent que par la puissance divine. On ne devient pas, « par les seuls efforts de sa volonté », l’apôtre d'un mouvement qu'on a persécuté la veille : une « si subite et si complète métamorphose » sera « toujours un prodige inexplicable, si on ne l'appelle un miracle » (79). Ne croyez pas non plus qu'un homme ait été capable, réduit à luimême, de concevoir le système des Epîtres : le plan en est trop « un », trop « bien lié dans toutes ses parties ». Surtout, comment comprendre que Saint Paul ait pu, lui qu'aucun disciple du Christ n'avait ins-

(75)"Cf. par exemple Actes, XIII, 2: NVI, 6-7.

(76) D'après 1 Cor., XV, \32.

(77) Cf. respectivement II Cor., XII, 2: XI, 25: 1 CONS ANNEE

(78) Cf. 11 Thess., Il, 9.

(79) Mèmo raisonnement à propos de Saint Jacques et de Saint Jean (Cf. supra 68- 69). Qu'élaient-ils avant leur conversion ? Et pourtant, quelle « force » dans leurs lettres, el quelle « grandeur » ! , :

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