ESPOIRS ET RÊVES
Il lui prodiguait les expressions les plus « tendres » (6); sa mère, c'était
« toute sa joie en cette vie », c'était « l'être le plus cher qu'il eût au monde ».
Non seulement il songeait aux mois enfuis, mais il évoquait Mmc Renan là où elle se trouvait alors, et il s’exclamait : « Oh ! que j'achèterais cher un baiser de ma mère ! » Il se réjouissait qu'elle fût encore auprès de ses enfants de Saint-Malo (7), mais il tremblait en songeant à l'isolement qui devait suivre.
. Heureusement, au-delà il apercevait le retour des vacances. Cet espoir le consolait, d'autant plus vivement que ses regrets étaient plus intenses. Qu'il eût voulu voir s'ouvrir les lèvres maternelles pour une : promesse ! « Assurez-moi que bientôt nous jouirons encore » de cette
vie; « assurez-moi que dans dix mois je serai encore heureux ». Le 6 novembre : « Dites-moi souvent que ce bonheur reviendra pour
mous. Sans trop tarder ». En vérité, il pouvait l'écrire à Mme Renan cemme à Alain, « c'était un besoin pour lui: jamais il ne l’avait si bien senti que cette année », « jamais il n'avait été porté à désirer le retour [du voyage en Bretagne] avec tant d'ardeur ». Il en arrivait même à cette protestation : «Il n’y à aucun sacrifice qui puisse me coûter, quand il s'agira de me procurer un pareil bonheur ». Quoi ! même le devoir serat-il sacrifié à ce plaisir ? Phrase inquiétante, indice en tout cas du puissant mobile qui devait intervenir en faveur de la carrière ecclésiastique dans les délibérations de Renan.
Hélas ! cette future réunion aurait, elle aussi, son terme. es « rêves » emportaient alors Renan au-delà : « Quand pourrons-nous enfin jouir l’un de l’autre, sans craindre la séparation ? » Et il 5e fiait assez aux intentions de la Providence pour engager sa mère à « espérer ». Sans doute la bonne dame ne demandait-elle pas mieux: voir son fils recteur, tenir son presbytère, elle ne souhaitait rien de plus pour ses
vieux jours, et Renan n'eût pas trouvé la perspective moins agréable, -pour peu que le métier lui eût souri davantage.
Mais, pour l'instant, il fallait au jeune homme une satisfaction plus positive que l’espérance: une lettre. « Une lettre de vous me sera un grand soulagement : voilà désormais où sera mon bonheur Le plus tôt possible, s'il vous plaît ! Je me croirai rendu à nos chers entretiens, en lisant encore dans votre cœur ». L’attente s'en passa dans « une indicible impatience ». Enfin la réponse désirée arriva, causant à Ernest une « joie » inexprimable; à sa lecture, il se pensa transporté auprès de sa mère. En lui renaquirent « la joie et l'espérance ».
Ces dispositions meilleures provenaient aussi d’autres causes. La retraite était terminée : or, selon l'expression de Renan, son cœur ne
(6) Encore un terme qu'il ne se lasse pas d'employer, comme celui de « doux » ou de « bonheur » : il le répète une demi-douzaine de fois.
(7) Son fils aîné Alain, et sa belle-fille Fanny, mariés depuis le 21 février 1843 (Cf. René d’Ys, Ernest Renan en Bretagne, 184 n. 3). Alain était entré, dans le courant de l’année, à la banque d’un M. Lemonnier (Cf. lettres d'Ernest du 14 et du 16 juin
1843. L. à son fr. Alain, 4, L. Int., 143). Fanny atendait un bébé. x
« criait » jamais autant « famine » que dans ces moments-là, où vaquait l'étude, au profit d'exercices de piété supplémentaires. Un sermon le matin, un autre l'après-midi, des lectures spirituelles spéciales, des visites plus fréquentes au Saint-Sacrement, la préparation de la confession générale des vacances, c'était une sorte de surmenage monotone, pour une âme peu sensible aux joies mystiques. Quand enfin Renan put se remettre à l'étude, il s'en trouva mieux {out de suite : son esprit occupé entendait moins son cœur (8). Il reconnut. ainsi toute l'excellence de ce remède, qu'il avait déjà employé.
A vrai dire, il mit encore un peu de temps pour se ressaisir. C’est à peine s’il était « complètement rassis » de ses impressions de vacances, lorqu'il écrivit, le 18 novembre, à son ami Fr. Liart. N'importe : le grand malaise était passé, et le jeune homme clôturait cette période troublée par une double promesse de fidélité : «Rien, ma bonne mère, ne saurait effacer de mon esprit le souvenir des douceurs que j'ai goûtées auprès de vous, et toujours je dirai que c'est à ma mère que je dois les instants les plus heureux de ma vie » (9).
Désormais, la famille el la Bretagne allaient reprendre leur place normale dans l'existence du séminariste. Celui-ci ne tenait pas à voir sa mère prolonger son séjour à Saint-Malo; il la mit en garde contre la saison qui S'avançait. Il ne pensait pas qu'elle pût s’attarder beaucoup plus de quatre ou cinq jours; et de fait, Mme Renan paraît avoir rejoint bientôt Tréguier. Quand elle écrivit à Ernest, elle lui apprit que « tout. continuait à aller à merveille » chez Fanny; de son côté, il pria son frère de ne pas le laisser manquer de nouvelles, « surtout aux approches de la grande époque ». Habitué à entretenir ses correspondants de ce qui les touche, il badine en pronostics sur le sexe de l'enfant, « le futur soutien du nom » de Renan. Peut-être prend-il aussi un obscur intérêt à cette qualité de père qu'Alain va revêtir et à laquelle il doit, lui, renoncer.
En attendant, il s'enquiert de la date du baptême. « Aura-t-il lieu immédiatement, ou sera-t-il différé ? » demande-t-il, le 13 décembre. Et, comme dans la lettre précédente, il cherche à dissuader Mme Renan de voyager l'hiver : « Je vous conseille d'attendre Je retour de la belle saison: je serais au désespoir de vous savoir au milieu de tous ces embarras ». Sa mère s'étant laissée aller à écrire, à propos d'un arrangement qui s'était fait à Saint-Malo, que « la musique tes petits enfants n’[est] pas agréablé», Ernest saisit la balle au bond: «Je désire que vous vous régliez sur ce principe pour votre propre conduite ». Que Mme Renan, en effet, attirée et retenue par le bébé, s'installât auprès
(8) Cf., dans la lettre à Alain du 16 novembre : « [Ma peine] s’est dissipée, lorsque mes occupations ont repris leur cours et ma vie son train accoutumé ».
(9) A l’en croire, son séjour même à Saint-Malo s’empreint dans sa mémoire d’une couleur moins vive, mais pareille : « Je compterai », mande-t-il poliment à Alain et à Fanny, « les moments si agréables... passés au milieu de vous, au nombre des plus heureux de ma vie ».