‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 5 sur 369 · BRETAGNE ET POLOGNE · texte numérisé non relu

BRETAGNE ET POLOGNE

d'Alain, et c'en était fait des douces vacances dans la ville natale ! « Tant

qu’à être séparée de ses enfants », écrit encore le séminariste à sa sœur, Z « il est impossible que nulle part [maman] soit mieux » qu'à Tréguier. Mais cette séparation était-elle nécessaire ? et qu'était devenue cette inquiétude où Ernest disait être tout à l'heure, à la pensée de l’isolement qui attendait la vieillesse de sa mère (10) ?

Il est vrai que celle-ci était entourée de sympathies. L'abbé Gouriou ne l’abandonnait pas plus qu'il n’oubliait son ancien élève de l'Ecole 5 . -Ecclésiastique. Il lui écrivit vers cette époque, sans doute pour le sou-

tenir, car il avait été mis au courant de la crise d'Issy (11). Renan reçut aussi une lettre de son ancien condisciple Le Gail, et il mande à sa mère le 143 décembre combien ces nouvelles lui ont fait plaisir : « J’insérerai dans ma prochaine », ajoute-t-il, « un petit mot pour Le Gall » : ce sera, eroyons-nous, le Diet du 2 janvier 1844 (12). Cette correspondance attestait la prospérité du Collège de Tréguier, « toujours plus florissant que jamais » : ce qui n'allait pas sans envieux.

Un ami plus intime que Le Gall était François Liart, clerc minoré, élève au Grand Séminaire de Saint-Brieuc. Ernest l'avait revu pendant les vacances, et il n'allait pas tarder à reprendre avec lui son commerce» de lettres. Dès le 18 novembre, il lui confie ses troubles, sûr d’être compris, car Liart n’a pas été non plus exempt d'inquiétudes; « écris-moi bientôt », lui demande-t-il en finissant. C’eût été la seule personne au monde à qui il s'ouvrit, s’il n'avait eu Henriette, Mais un cœur aimant, il le savait, battait pour lui dans la lointaine Pologne. A celui-là, ïl

5 pouvait se confier « sans voile et sans ménagements ». La lettre qu'il

E'A adressa à sa sœur, le 27 novembre, se termine en effet par l'assurance de

- sa « confiance sans bornes », et par la demande d’une prompte réponse :

« Oh ! si tu savais comme tes lettres me rendent heureux ! Ce sont des

époques dans ma vie ». Même s’il ne devait pas être suivi, tout conseil

d'Henriette était bienvenu, dans les perplexités qui assiégeaient alors Renan à l'approche de la tonsure (13).

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Pour l'instant, cette perspective n'était pas encore si proche qu'il ne pût s'en abstraire. Il regardait autour de lui, et, adapté à son nouveau milieu, il le jugea plutôt favorablement.

« La maison que nous habitons », écrit-il, est « un édifice occupant un côté de la place Saint-Sulpice, et attenant à l’église de ce nom. Elle forme un carré parfait, au milieu duquel se trouve une gran-

de cour pour les récréations, laquelle est entourée de galeries couver-

(10) Mme Renan avait eu soixante ans le 7 juin dernier. (11) Voir les lettres de Mme Renan, du 8 et du 24 juin 1843 (L. du Sém., 211, 214). (12) Cf. infra 234.

< (13) Cf. L. du Sém., 218-227, 232-233; Fr. Int., 239-240, 249, 258; L. à son fr. Alain, 9-11: L. Int., 149.

tes pour s'y promener en temps pluvieux ». Plus il avait seuti la vétusté d'Issy, mieux il devait goûter les avantages de cet immeuble quasi-neuf. On sait en effet que l’ancien séminaire de M. Olier avait été démoli en 1803, et que les bâtiments actuels venaient d'être reconstruits, sur un rythme plutôt lent, de 1820 à 1838 (14). Les lettres de Renan ne {arissent pas d'éloges sur la régularité du bâtiment et son élégance 0 + « Les savantes combinaisons de sa distribution » dénotaient l'habileté des architectes. La propreté n'y était pas moins frappante :’elle approchait même du luxe ; pourtant elle s’arrêtait à la limite convenable. Tou- … tes les chambres, «parfaitement semblables », présentaient les commodités dont on connaît déjà le détail. Bref, «tout avait été prévu», jusqu'aux moindres choses, et «avec un soin admirable ». L'Etat et la Ville de Paris avaient assumé les frais de ce building, peu propice au rêve, mais confortable. On pouvait y faire à plein de la philologie. Le pauvre Breton s'y attacha fort et n'en sortit qu'à son corps défendant. La partie la plus récente du Séminaire était la chapelle. Renan en loue aussi, sans atticisme, « le goût et la richesse ». Pour susciter la benoîte admiration des Trégorois, il parle complaisamment de l'église Saint-Sulpice : «Plusieurs [la] regardent comme la plus belle de Paris: [elle] est au moins la deuxième ou la troisième ». Et le futur contemp- LE: teur de Chateaubriand s'étend sur la « magnificence étonnante » des of-2 fices, surtout des «offices du soir, les jours de fête ». D'innombrables «lustres et. girandoles en vermeil » produisent alors une illumination d'un «effet magique ». Telle était la paroisse du Grand Séminaire, celle, jadis, de Jean Racine. La musique y avait une « gravité solennelle ». Bien qu'on fût à portée de le faire, on ne sortait guère dans Paris, qui manquait un peu, selon Renan, « d’agréments pour les lieux de promenade ». Comme il y avait déjà passé trois ans à Saint-Nicolas (1838-1841); sa curiosité était émoussée. Alla-t-il revoir le quartier de la rue de Pontoise? Peut-être. Mais Saint-Sulpice regardait surtout Issy. Le mercredi, on emmenait les séminaristes à cette maison de campagne -par la longue et droite rue de Vaugirard. Ernest avait un compatriote, Gustave de Kerguézec, dans une Institution catholique de plein : exercice, l'élablissement Poiloup (15). Il demandait parfois la permission de s'y arrêter en passant. - Et il voyait encore d'autres Bretons. Des personnes connues de sa mère, MM. Ropers et Romand, vinrent plus d'une fois, au émis interrompre sa récréation. Ou bien c'était ce jeune Laouenan, « cond ciple de Versailles », dont il dira, on ne sait trop sur quel ton : « Quel. excellent jeune homme! Il a un vrai zèle apostolique !» (Let a (14) Cf. abbé E. Levesque, Le Séminaire de Saint-Sulpice, 3-7. D.

(5) Voir sur celte Institution un intéressant dossier aux Archives Nationales (F 1 7.672), el particulièrement le Rapport d’Inspection du 16 mai 1841. Une note relative à cetle Inspection déclare que « le développement de l'institution (300 élèves...) semble tenir à des sympathies politiques et religieuses, à l'esprit de caste et même à l’espri de parti [légitimiste ?]. Cependant on doit reconnaître que le caractère religieux de chefs, les grandes précaulions qui sont prises pour conserver intacte la pureté es mœurs, contribuent puissamment à la prospérité de la maison ». “

D'ISSY A SAINT-SULPICE 11 Te = - à Liart du 29 mars 1844). Un jour, Renan reçut la visite d'une

+ Bretonne, pour laquelle, semble-t-il, il avait rapporté des médailmer les de Tréguier : elle lui donna lieu d'écrire sa cinquième Observation . Psychologique (16). Une autre fois, on vint prendre cinquante francs,

de la part d’une amie d'Henriette, Mlle Ulliac Tremadeure (17). Alain en avait sans doute chargé son frère sur les instructions de la débitrice. F Que ces dérangements lui aient été agréables, on n'oserait pas l’asæ surer. I] réfléchissait qu’on l’avait bien laissé en repos, tandis qu'il était à Issy: Les visiteurs n'aiment pas les longues courses». Maintenant

il hénéficiait, si l’on peut ainsi dire, de la situation de Saint-Sulpice, «au = centre des quartiers où il y [avait] le plus de passage ». Aussi sa recon- | naissance était-elle modérée. Même, il n’était pas loin de se plaindre de A cette « dissipation » parisienne, et la solitude d’Issy, qui à de certains

moments l’avait accablé, était la seule chose qu'il y regrettàt.

Pour tout le reste, il préférait la maison de Paris. Elle n’était pas ce qu'il avait imaginé, notamment d'après le genre des séminaristes de Saint-Sulpice qui avaient, à Issy, partagé ses vacances de 1842. Il revenait d'autant plus facilement sur ses préventions que son séjour d'Issy 2€ avait assez mal fini. Les graves ennuis qu'il aväit éprouvés alors coer loraient de telle sorte ses souvenirs, que le présent n'avait pas de peine en : à paraître meilleur.

@ù ; Renan se félicitait donc de trouver à Saint-Sulpice, au lieu de la «critique», de la «causticité» qu'il avait redoutées, une « grande

simplicité», et plus de piété qu'il n'avait pensé, surtout une piété

« plus solide ». Bref, ce qu'il appelait, dans un autre sens probable- __ ment que ses maîtres (18), le «mauvais esprit» y était «comprimé, bre sinon étouffé »; « l'esprit nicolaïtique », « complètement noyé ». Com- ment s’en étonner ? les Nicolaïtes, tels que Bellanger, « n'y faisaient qu'un point imperceptible au milieu » de la foule.

Là était en effet la plus sensible différence d'Issy et de Saint-Sul- 238 pice : la maison de Paris contenait environ deux cent vingt séminaristes (19), tous ayant de vingt à trente ans. Au lieu d’y rester deux ans comme à Issy, on y prolongeait son séjour au-delà. Beaucoup n'y ve- 4 naient qu'après avoir achevé leurs « études ecclésiastiques » propréc 4 ment dites dans leurs diocèses respectifs : à défaut d'un établissement, ds spécial, c’est là qu’ils recevaient, pendant un ou deux ans, un complément d'études supérieures. Ces provinciaux formaient l'immense majori-

a, (16) Si celte visiteuse est bien la femme aux médailles, l’0bs. V a été écrite après le 6 novembre.

(17) Renar n'’apprit, semble-t-il, qu’en septembre 1845, l’adresse de cette personne, Eu qui habitait alors au 40 du boulevard Montparnasse, entre le jardin du Luxembourg P et l’Observatoire.

"7 | (18) Un Sulpicien désigne par là celui qui critique la règle. Or, Renan n'était pas ES irréprochable à cet égard. En revanche, il poursuivait avec acrimonie, au moins dans ses ad) lettres à Liart, « l’esprit nicolaïtique », léger, vain el moqueur.

‘ (19) Ce chiffre est celui que Renan indique le 18 et le 27 novembre, bien qu'il ait

“ajouté la première fois : « Il en arrive tous les jours ».

té; il devait aussi y avoir des étrangers en quatrième année. La plupart de ces jeunes gens travaillaient en leur particulier.

Il résultait de ces conditions un « ton général » plus satisfaisant que celui d'Issy, du moins aux yeux de Renan. Le régime y était «plus large et plus général». Tout ce qui, là-bas, sentait encore la maison d'éducation, ici était éliminé. Et « la variété des compagnies » avait plus d'avantages que d’inconvénients.

Sans doute, elle contribuait à produire ce « mouvement perpétuel > qui, à de certains jours, pouvait déplaire; mais ainsi l'on évitait la « monotonie ». Sans doute, il y avait là-dedans «bien du mélange »; mais, sans choquer, il intéressait. Tous, en effet, visaient à la politesse, même les plus rustiques. Et cette «bigarrure » offrait un spectacle curieux : c'était une aubaine pour notre psychologue que « plusieurs types » fussent « dignes de l’analyse ».

En outre — et Renan faisait grande attention à ce point — ses confrères étaient souvent des «travailleurs fieffés». En quelques-uns, il reconnut un « mérite distingué », un « talent remarquable ». Toutefois ces têtes, en général assez «solides », ne brillaient pas par la «puissance méditative ». Elles n'étaient que rarement « philosophiques et ruminantes comme nos Bretons ». Non que cette province fût mal représentée à Saint-Sulpice : au contraire, on y comptait bon nombre de ses enfants, « mêmé Bretons bretonnants ». Maïs la Bretagne, pour l'ami de Liart, c'était avant tout les Côtes-du-Nord. Et il se trouvait, dans la maison de Paris, le seul natif de ce département.

Or c'est entre proches compatriotes que les causeries sont si douces! Parler de la famille de sa belle-sœur avee un nommé Richard (de Dol), qui la connaïssait (20), cela ne suffisait pas à Renan. De nouveau, il souffrait de vivre parmi des étrangers. Depuis Saint-Nicolas, les milieux par où il passait étaient, si l'on ose le dire. tie plus en plus froids. Certes il était sensible aux « égards parfaits » qu'on se témoignait entre séminaristes, et le « décorum » régnant l'avait surpris d'abord et luf en avait imposé. Mais il n'avait pas tardé à découvrir, sous ces beaux dehors, une « indifférence » mutuelle qui produisait sur lui l'impression d'un « grand vide ». Les propos qu'il tenait à ces inconnus étaient plus relevés, assurément, que ne l'eût été une conversation avec Liart, où la « familiarité » eût entraîné quelques « petitesses ». Mais qu'il était pénible de ne s'abandonner jamais !

De cet état de choses, quand il y réfléchissait, Renan apercevait des raisons qui n'étaient pas pour le réconforter. Que cela tint en partie au grand nombre des séminaristes, soit : à peine si l’on se trouvait l’un avec l’autre une fois {ous les deux mois. De plus, comme la plupart n'éaient là que pour un temps, et qu'ils devaient ensuite «retourner dans leur pays, on se souciait peu d'y faire des connaissances qu'on ne reverrail plus ». La facilité de choisir ses compagnies demeurait done {héorique. Mais ce n’était pas tout, ni même l'essentiel. La glace, parfois,

(20) Mme Fanny Renan élail, de son nom de jeune fille, Mile Jeanne Lair, de Dol.

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