‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 41 sur 369 · APOLOGIE DES PREMIERS CHRÉTIENS · texte numérisé non relu

APOLOGIE DES PREMIERS CHRÉTIENS

truit, posséder si parfaitement la Uoctrine évangélique ? Pour peu qu'on connaisse enfin les hommes et les temps, on sent ce que son idée d’une religion universaliste avait alors d'extraordinaire. Par toutes ces voies, on aboutit à la nécessité d’une révélation.

Cette exposition théologique du rôle de Saint ‘Paul est assez grossière, notamment en ce qui regarde la « doctrine évangélique ». Qu'appelait-on ainsi ? Et où en voit-on, dans les Epîtres pauliniennes, un reflet si fidèle ? Renan, à vrai dire, ne dut pas se poser ces questions. Mais il a probablement remarqué l’une des façons dont son professeur décelait le surnaturel : d'après les différences qui existent entre le sujet qui en est favorisé, et les « types que présente son époque ». C'est la théorie que le jeune homme transposera en l'interprétant dans. son Essai Psychologique (80).

Elle pouvait passer pour délicate, à côté des idées de M. Garnier: sur les miracles de Saint Paul ou les charismes corinthiens (81). On a vu. qu'aux yeux du Sulpicien, leur réalité était évidente (82). Ceux à qui l’'Apôtre en à parlé devaient « connaître bien -facilement s'il disait vrai ou faux ». Et la nature n'a pas été moins excédée par l’art de guérir que par le don des langues. Celui-là fut, pour les Corinthiens. l'équivalent de la grâce que les Apôtres avaient reçue à la Pentecôte : or: celle-ci venait d'en haut, Comment, en effet, « d'ignorants Galiléens auraient-ils appris l’égyptien, le persan, etc. » ?

Qui ne voit la portée de ces démonstrations ? Les miracles ainsi établis prouvent « aisément » la vérité du christianisme. Car une religion est divine, qui est fondée sur de vrais miracles. M. Garnier pensait apporter là une pierre de poids à la Théologie apologétique (83).

: Il y collaborait encore, en écrivant l’histoire des Apôtres de manière que leur sainteté n'y parût jamais en défaut. Si Baur mettait en relief leurs dissentiments, la piété sulpicienne fermait les yeux sur ces petits côtés. Que Barnabé et Paul se soient séparés, quand celui-ci, « plus sévère, refusa d'emmener Mare », l’auteur du Cours souligne que cet incident se produisit « sans détriment de fa charité ». Il se borne, sur le rôle d'Apollos à Corinthe, à la lettre du verset de la Première aux Corinthiens (84). Il présente sous les. couleurs les plus bénignes l’entrevue de Jérusalem : « Ses frères témoignèrent à Saint Paul quelque défiance d’abord, mais ses prédications et la recommandation de Barnabé les eurent bientôt rassurés ». L'essentiel était. d’insister sur l'harmonie préétablie qui n'avait cessé: de diriger et l'activité de Paul et celle des autres apôtres : « Saint Paul reçoit la décision du Concile, le Concile n’apprend rien à Paul; ik prêchait auparavant ce que le Concile ordonne de prêcher » (85).

:(80) C'. déjà supra 34-85.

(81) Ci. supra, praes. 72 et 74-75, (82) Ci. supra 83-84.

(83) Ci. supra 80.

.. (84) IIT, 6. Cf. Renan, Saint Paul, 374-375. (S5) Cf. Trav. de Jeun., 112, et infra 331.

On aura remarqué ce mot de « Concile ». La diversité des temps, en effet, n'échappe pas moins à M. Garnier qu'à M. Philpin (86). À ses yeux, ces anciens chrétiens se comportaient comme l'Eglise du XIX° ‘siècle. Saint Paul lançait des « encycliques ». «Le rayon » du gouvernement partait de Saint Pierre. C’est lui qui, après l'Ascension, « convoqua » le premier «Concile» et «fit élire» Saint Matthieu. Le premier évêque de Jérusalem fut Saint Jacques (87). Evêque encore, Timothée; « évêque ou plutôt archevêque de l’île de Crète », Tite; évêque enfin, le Diotréphès de la Trcisième Epître de Saint Jean. Il n'est pas jusqu'à un sacrificateur de l’ancienne Loi, que l’ordre de la prêtrise ne rapproche Uu Sulpicien : Melchisédech a donné à Abraham une véritable bénédiction, «telle qu’elle convient à un prêtre». M. Garnier avait aussi des confrères en ces « prêtres » que Saint Paul salua à Milet, comme en ceux que Tite était chargé de donner aux villes de la Crète.

Mais ceux-ci n'étaient-ils pas plutôt des évêques ? Ces noms ambigus déroutaient bien un peu l’auteur du Cours. La suscription de lEpître aux Philippiens, notamment, le rendait perplexe : «aux évêques et aux diacres » de Philippes, qu'est-ce à dire ? « Y avait-il donc plusieurs évêques dans cette ville, et n'y avait-il pas de prêtres ? » Le courant de la réponse amenail à reconnaître qu'on employait alors indifféremment « le nom d'évéque pour celui de prêtre et réciproquement » (88). Néanmoins, M. Garnier ajoutait d'office ces mots : « et à ceux des environs », et il continuait de tenir Epaphrodite pour le seul évêque des Philippiens.

Ainsi cette confusion de titres n’est pas certaine, et elle demeure sans portée dans son esprit. Elle ne trouble pas l'image qu'il se forme de cette hiérarchie primitive. Il montre le « chef des apôtres comblé des faveurs de J.-C. » À son avis, si les lettres à Timothée viennent en tête des Pastorales, c'est à cause de la dignité épiscopale - de leur destinataire (89). Pourquoi Diotréphès n'a-t-il pas dû être diacre ni prêtre ? C’est que l'autorité dont il était revêtu s'expliquerait diffi- Cilement « dans un ordre inférieur ». Et quel « grand personnage » aussi que Melchisédech !

Cette naïve représentation des acteurs que l'Ecriture met en scène donne quelque idée de ce qu'a été, entre les mains du Sulpicien, l'interprétation proprement dite de l'Ecriture. Effectivement, les sentiments et les principes qui ont dirigé cette crilique procèdent du même esprit qu'on à dégagé jusqu'ici.

(86) Cf. déjà supra 39-40 et n. 55.

(87) C'est, disail-il, ce qu’attestent « les Actes et les Epîtres de Saint Paul ». Voir à -ce sujet dans Trav. de Jeun., 111 et infra 357, une remarque de Renan : il y regardait d’un peu plus près que ses maîtres. ;

(S8) Cf. là-dessus infra 295-296.

(89) Cette observalion des Prolégomènes ne s'accorde guère avec le rang que l'auteur du Cours, on l'a vu, attribue ensuite à Tite.

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