DES OBSCURITÉS DE L'ÉCRITURE
Les difficultés du texte sacré, on l'a vu (90), réjouissaient l'auteur du Cours bien plus qu'elles ne le mettaient en peine. Il s'arrangeait très bien de ne pas les résoudre. Il y a dans la Bible, pensait-il, une sorte de «zone réservée », interdit à notre faible intelligence, et il ia faisait assez vaste, pourvu toutefois qu'il ne fût pas en présence d’ « incrédules », Car ceux-ci tirent avantage des obscurités : le Saint-Esprit, objectent-ils, n'a pu dicter un livre inintelligible. Alors, force était bien de soutenir que presque tout y est clair, ou le deviendra un jour (99).
Mais quand rien ne l’obligeait à -ces parades d’apologiste, M. Garnier déclarait que l'obscurité de l’Ecriture est de droit, et « dans la nature des choses mystérieuses » qui nous y sont révélées. Comment pénétrerions-nous Îles secrets que Saïnt Paul à lus « au troisième ciel, dans le sein de Dieu » ? C’est impossible, puisqu'ils sont — lui même nous en avertit — « indicibles par la langue des hommes et même par celle des anges » (92). Ne nous obstinons donc pas: à la tâche impossible d'éclaircir ce qui ne doit pas l'être. Imitons plutôt ces interprètes qui, en face d’un verset de la Première Epître de Pierre, « ont avoué de bonne foi qu'ils n'avaient pas assez de lumières pour l'entendre ». Soyons humbles comme Pereyrius (sic), selon qui l’Apocalypse. « ne saurait être comprise sans une révélation particulière de Dieu ». Faisons nôtres les réflexions que cet écrit a inspirées à Saint Denys d'Alexandrie : « Encore que je n’en entende pas les paroles, je crois néanmoins qu'il n’en est aucune qui ne renferme un grand sens. Je ne les estime pas moins, parce que je ne puis les comprendre, mais je jes révère d'autant plus que jé ne les comprends pas ».
A côté de cette ombre, dont nous devons « adorer l’ineffable profondeur », il est des jours douteux, non moins propres à « abaisser notre orgueil » et à « exercer notre foi ». La clef des passages difficiles est à ce prix: «apporter un cœur pur et, une profonde humilité », « abaïsser sa raison sous l'autorité de Dieu », telle est la principale règle de l’exégète. Qu'il n'oublie pas non plus la prière : les Pères en ont donné l'exemple, et Saint Thomas lui aussi « avouait en avoir plus appris au pied de son crucifix que dans la lecture de tous les livres ». :
Ainsi, tant que Renan est resté fidèle à l'enseignement de $es aaîtres, il n'a pas abordé une partie de la Bible sans avoir à se dire : ce que je trouve inintelligible ou faux ne l'est que pour mon esprit borné; le péril à éviter, c'est de « donner trop au sens humain, et d'anéantir les mystères de ces divins écrits par des interprétations vio:. lentes ».
(90) Cï. supra 73.
(91) Cette dernière proposition a trait à l’Apocalypse. Peut-être ce livre est-il un « trésor caché » que notre rôle est de transmettre intact en vue des perséculés du dernier jour : ils auront besoin de ses consolations,
(92) Saint Paul n'en dit pas tant (II Cor., XII, 4).
Or, pour s'en garder, il n'y a qu'un moyen sûr: écouter l'Eglise, que Dieu a commise à l'explication de sa parole (93). Cette autorité souveraine parle par toutes sortes de voix. Le fidèle peut, en premier lieu, se référer aux Saints Pères, Non toutefois, M. Garnier le souligne, à celui-ci ou à celui-là : car les plus illustres n'ont pas été impeccables (94), Saint Hilaire a frisé le pélagianisme, et d'autres ont sombré dans le millénarisme, erreur condamnée par l'Eglise. Aussi doit-on n’adhérer qu'aux points sur lesquels les Pères sont unanimes : « s’ils s'accordent à me dire que [tel passage établit un dogme], il est. raisonnable de les en croire » (95). Une opinion n'a-t-elle réuni que la majorité, c’est encore une présomption grave en sa faveur. Même un avis isolé peut être bon. Dans tous ces cas, le Sulpicien argumente un peu selon les besoins de sa cause, tantôt sacrifiant la minorité, et tantôt la préférant. La plupart des Pères avaient compris un passage de la Seconde aux Thessaloniciens dans un sens que l'expérience a démenti (96) : on était bien heureux de trouver Saint Augustin pour s’en être écarté. En revanche on ne tenait pas compte de Saint Clément d'Alexandrie, qui, contre le sentiment commun, s'était avisé de croire au mariage de Sain£ Paul.
En dehors de l'autorité patristique, une autre règle est fournie par les sentences conciliaires. Se” bat-on autour d'un texte, c'est à coup d'évêques, si l’on peut dire, que M. Garnier repousse l'ennemi (97). Ainsi pour la traduction « in quo » du verset de l'Epître aux Romains : « Quatre Conciles universels approuvés en toute l'Eglise, l’un de soixante évêques, l’autre de deux cent quatorze, le Concile de Trente ! Non seulement ils admettent notre leçon, mais ils ne se servent que de ce passage pour prouver le péché originel. Cela suffit bien pour ne pas abandonner une version si autorisée. ».
Ce qui l’accrédite aussi, c'est qu'elle « exprime très bien le dogme catholique ». Au fond, ces opinions valent en raison de leur rapport avec l’économie de la vraie religion. Là où elles manquent, on doit y suppléer par des solutions inspirées du même esprit : com prendre, par exemple, tel passage de la Première Epître de Pierre (98) d'une façon qui soit « selon l'analogie de la foi »; ou éclairer la seconde lettre de cet apôtre et l’'Apocalypse, à l'aide de ce qu'il faut croire sur le monde qui finira par le feu. Et les points de foi ne seront pas les seuls à entrer en ligne de compte. On veillera à accorder son
(93) Cf. supra 78-79.
(94) Cf. supra 66 ; cf. aussi 81.
; (95) Cf. supra 73 et n. 46 et déjà 38-39. De la même facon s'impose le sens unanime des commentateurs catholiques. Pourquoi, par exemple, entendre d'un danger mort 1’ «infirmatur » de l'Epiître de Jacques (V, 14) ? C’est qu'on l'a « toujours traduit ainsi ».
(96) IT Thess., II, 6. Selon eux, l'obstacle à la venue de l'Antechrist aurait été la conservation de l'Empire romain.
(97) supra 81.
(98) IIT, 19-20.